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20/03/2005

Procès d'aliénation

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Althusser, Lénine et la philosophie suivi de Marx et Lénine devant Hegel, Maspéro, Paris, 1972 :

« Le seul sujet du procès d’aliénation c’est le procès lui-même dans sa téléologie. Le sujet du procès ce n’est même pas la fin du procès lui-même [...] c’est le procès d’aliénation en tant que poursuivant sa fin, donc le procès d’aliénation lui-même en tant que téléologique. Téléologie que n’est donc plus une détermination qui s’ajoute du dehors au procès d’aliénation sans sujet. La téléologie du procès d’aliénation est inscrite en toutes lettres dans sa définition, dans le concept d’aliénation, qui est la téléologie même dans le procès [...] l’origine, indispensable à la nature téléologique du procès (puisqu’elle n’est que la réflexion de sa fin), doit être niée dès l’instant où elle est affirmée, pour que le procès d’aliénation soit un procès sans sujet [...] cette exigence implacable (affirmer et en même temps nier l’origine) Hegel l’a assurée de manière consciente dans sa théorie du commencement de la Logique ; l’Être est immédiatement non Être, le commencement de la Logique est la théorie de la nature non originante de l’origine. La logique de Hegel est l’Origine affirmée-niée : première forme d’un concept que Derrida a introduit dans la réflexion philosophique, la rature. »

 

 

 

Histoire de masque

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L’analyse de la philosophie de Descartes à laquelle se livre Spinoza dans les Principes de la Philosophie de Descartes se veut fidèle. La préface de Louis Meyer le souligne expressément : « Ayant promis d’enseigner à son élève la philosophie de Descartes, il se fit une religion de ne pas s’en écarter d’un pouce ». C’est Spinoza qui demanda à Meyer d’insister sur le caractère purement cartésien de l’ouvrage. Mais en même temps « il avertirait les lecteurs par un ou deux exemples que loin d’en reconnaître tout le contenu, j’étais sur de nombreux points d’une opinion tout opposée ». De fait, Louis Meyer écrit : « Que nul ne croie que l’auteur enseigne ici ses propres idées ou même celles qu’il approuve », car, par exemple : « l’auteur ne croit pas difficile de démontrer que la volonté n’est pas distincte de l’entendement, et qu’il est encore moins question qu’elle jouisse de la liberté que Descartes lui attribue » . On reconnaît ici l’un des thèmes majeurs de l’Ethique en même temps que l’une de ses critiques les plus célèbres contre Descartes.

Il est donc clair que Spinoza n’a jamais été un cartésien, du moins pas un cartésien orthodoxe (car la préface déclare : « encore qu’il en estime certaines [idées] valables » ). Qu’il possédât une philosophie distincte de celle de Descartes est également attesté par la Lettre IX (à Simon de Vries) dans laquelle il écrit : « Vous n’avez pas de raison de porter envie à Casearius [l'élève de Spinoza] ; nul être ne m’est plus à charge et il n’est personne de qui je me garde autant […] il ne faut pas lui communiquer mes opinions. » D’ailleurs le Tractatus de Intellectus Emendatione, écrit dès avant 1661 (comme il est permis de le conjecturer d’après la Lettre VI à Oldenburg non datée), montre des positions clairement non cartésiennes.

Pourquoi alors Spinoza publie-t-il l’ouvrage ? Quels sont ses motifs ? La publication d’un commentaire sur Descartes, dans les Provinces-Unies de la seconde moitié du XVIIème siècle n’était pas un acte neutre. Il avait une importance à la fois philosophique et politique ; plus exactement, il avait une importance philosophique parce qu’elle était politique. Ce qui se jouait autour de la pensée cartésienne, c’était la liberté de philosopher face aux instances théologiques. Mais ce n’est pas pour cela que le cartésianisme incarnait cette liberté. Dans cette affaire, le cartésianisme est pour Spinoza comme une cause occasionnelle. La Lettre XIII (à Oldenburg) confirme cette hypothèse : « De la sorte, peut-être quelques personnes d’un rang élevé se trouveront-elles dans ma patrie qui voudront voir mes autres écrits où je parle en mon propre nom, et feront-elles que je puisse les publier sans aucun risque. Dans ce cas je ne tarderai guère sans doute à faire paraître quelque chose ; s’il en est autrement, je garderai le silence plutôt que de me rendre odieux à mes concitoyens en leur imposant, contre leur gré, la connaissance de mes opinions. »

Spinoza cherche encore des alliés et utilise à cette fin la pensée cartésienne qui est le signe de ralliement pour ceux (et notamment certains politiques comme les frères de Witt) qui accueillent la nouvelle science et d’une manière générale ceux qui rejettent les préjugés théologiques, « vestiges d’une ancienne servitude ».

Larvatus prodeo. Sur ce point du moins, Spinoza aura d'abord été cartésien.

 

 

 

18/03/2005

Unien

« Le courage est le corrélat de la vérité. Il est une façon de considérer pour rien le néant. La lâcheté est une façon de considérer le néant pour quelque chose. » (Weininger)

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L’ennui vient ; il vient du néant programmé de toutes choses. Alors, le temps gèle et sa ligne ne revèle plus que les infinies variations du Même.

Mieux vaut sans doute divaguer que de se concentrer sur le rien. Car la fatale et suprême tentation serait la fascination du vide de la plénitude de l'être.

En effet, absurdement, le plérome de l'être avère sa néantité. Si le "réel est l'impossible", que l'être soit est ce déchirement où la logique défaille. Penser le non-être de l'être est le néant d'une pensée tendue et diffractée qui s'efforce de penser la mort qui est l'absence de toute pensée.

Le Même ne cesse d'insister sous la surface des subtiles myriades travesties du Multiple. Mais l'Un, toujours, se retire. Il s'absente sous l'épiphanie de ses substituts inépuisables. A éluder le désir, il est plus tragiquement présent dans son absence.

Oui, Néant est l'Un. Néanmoins, cette (non-)pensée suffit à l'amener à l'existence.

 

 

 

16/03/2005

Eléments de 'Pataphysique

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Jarry, Gestes et Opinions du Docteur Faustroll, Livre Deuxième, Eléments de Pataphysique, "VIII. Définition" (1898) :

Un épiphénomène est ce qui se surajoute à un phénomène.

La pataphysique dont l’éthymologie doit s’écrire επι (μετα τα φυσιχα) et l’orthographe réelle ‘pataphysique, précédé d’un apostrophe, afin d’éviter un facile calembour, est la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique. Ex. : l’épiphénomène étant souvent l’accident, la pataphysique sera surtout la science du particulier, quoiqu’on dise qu’il n’y a de science que du général. Elle étudiera les lois qui régissent les exceptions et expliquera l’univers supplémentaire à celui-ci ; ou moins ambitieusement décrira un univers que l’on peut voir et que peut-être l’on doit voir à la place du traditionnel, les lois que l’on a cru découvrir de l’univers traditionnel étant des corrélations d’exceptions aussi, quoique plus fréquentes, en tous cas de faits accidentels qui, se réduisant à des exceptions peu exceptionnelles, n’ont même pas l’attrait de la singularité.

DÉFINITION. - La pataphysique est la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité.

La science actuelle se fonde sur le principe de l’induction : la plupart des hommes ont vu le plus souvent tel phénomène précéder ou suivre tel autre, et en concluent qu’il en sera toujours ainsi. D’abord ceci n’est exact que le plus souvent, dépend d’un point de vue, et est codifié selon la commodité, et encore ! Au lieu d’énoncer la loi de la chute des corps vers un centre, que ne préfère-t-on celle de l’ascension du vide vers une périphérie, le vide étant pris pour unité de non-densité, hypothèse beaucoup moins arbitraire que le choix de l’unité concrète de densité positive eau ?

Car ce corps même est un postulat et un point de vue des sens de la foule, et pour que sinon sa nature au moins ses qualités ne varient pas trop, il est nécessaire de postuler que la taille des hommes restera toujours sensiblement constante et mutuellement égale. Le consentement universel est déjà un préjugé bien miraculeux et incompréhensible. Pourquoi chacun affirme-t-il que la forme d’une montre est ronde, ce qui est manifestement faux, puisqu’on lui voit de profil une figure rectangulaire étroite, elliptique de trois quarts, et pourquoi diable n’a-t-on noté sa forme qu’au moment où l’on regarde l’heure ? Peut-être sous le prétexte de l’utile. Mais le même enfant, qui dessine la montre ronde, dessine aussi la maison carrée, selon la façade, et cela évidemment sans aucune raison ; car il est rare, sinon dans la campagne, qu’il voie un édifice isolé, et dans une rue même les façades apparaissent selon des trapèzes très obliques.

Il faut donc bien nécessairement admettre que la foule (en comptant les petits enfants et les femmes) est trop grossière pour comprendre les figures elliptiques, et que ses membres s’accordent dans le consentement dit universel parce qu’ils ne perçoivent que les courbes à un seul foyer, étant plus facile de coïncider en un seul point qu’en deux. Ils communiquent et s’équilibrent par le bord de leur ventre tangentiellement. Or même la foule a appris que l’univers vrai était fait d’ellipses, et les bourgeois mêmes conservent leur vin dans des tonneaux et non des cylindres.

Pour ne point abandonner en digressant notre exemple usuel de l’eau, méditons à son sujet ce qu’en cette phrase l’âme de la foule dit irrévérencieusement des adeptes de la science pataphysique :

 

 

 

 

 

 

14/03/2005

Ludions

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Il est remarquable que Descartes déclare qu'aucune vérité philosophique ne peut être incompatible avec la vérité des dogmes révélés. Il dit soutenir la « cause de Dieu » et affirme l'obligation qu'a un chrétien d'employer la raison pour lutter contre les négations des libertins. De plus, les Méditations Métaphysiques recherchent ostensiblement l'approbation des théologiens. La métaphysique cartésienne serait-elle "stratégique"? : « Je vous dirai entre nous, que ces six méditations contiennent tous les fondements de ma physique, mais il ne faut pas le dire » écrit Descartes à Mersenne.

Quoi qu'il en soit, comme le dit Gueroult, chez Descartes, Dieu est certes l'objet de la plus claire et de la plus distincte des idées, mais cette idée nous la fait connaître comme incompréhensible.

Spinoza, quant à lui, empruntant à cette occasion la voix de Louis Meyer (préface des Principes de la Philosophie de Descartes), refuse de s'associer à cette affirmation du cartésianisme que « telle ou telle chose est au-dessus de l'humaine compréhension. » En effet, lit-on dans la préface du Traité théologico-politique, « le grand secret du régime monarchique et son intérêt profond consistent à tromper les hommes, en travestissant du nom de religion la crainte dont on veut les tenir en bride, de sorte qu'ils combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut. »

Une telle audace, corrélative de son exigence d'intelligibilité absolue, lui permet de découvrir un territoire inconnu.

Philosophe sans Cogito, Spinoza se contente de cette affirmation liminaire : « l'homme pense ». Mais il démontre ensuite que la conscience psychologique se révèle être le site d'une illusion contre laquelle le Cogito ne peut nous prémunir. Essentiellement, elle nous coupe des causes et ne perçoit que des effets. C'est ce tropisme structurel qui explique que la conscience s'érige en cause première et, en conséquence, croit étendre son empire sur le corps. « C'est ainsi qu'un petit enfant croit désirer librement le lait, un jeune garçon en colère vouloir la vengeance, un peureux la fuite. Un homme en état d'ébriété aussi croit dire par un libre décret de l'âme ce que, sorti de cet état, il voudrait avoir tu. » (Ethique, III, 2, scolie). De là suit logiquement la fiction d'un Dieu à l'image de l'homme tel qu'il se conçoit, c'est-à-dire doté notamment d'entendement et de volonté. « Si le triangle parlait, il dirait que Dieu est éminemment triangulaire » (lettre LVI à Boxel) « [...] car ceux qui ignorent les vraies causes des choses confondent tout, et c’est sans aucune répugnance d’esprit qu’ils forgent des arbres parlant tout autant que des hommes, et des hommes formés de pierres tout autant que de la semence, et imaginent que n’importe quelles formes se changent en n’importe quelles autres. De même aussi ceux qui confondent la nature divine avec l’humaine attribuent aisément à Dieu des affects humains, surtout aussi longtemps qu’ils ignorent aussi comment les affects se produisent dans l’esprit. » (Ethique, I, Prop. VIII, sc. II)

De fait, la théologie maintient la conscience psychologique dans ses illusions anthropomorphiques en donnant à Dieu des prédicats anthropologiques et en faisant de l'homme « un empire dans un empire ». Spinoza propose donc de mettre le corps au premier plan ainsi qu'une théorie de l'affectivité apte à rendre compte de la conscience et de ses illusions. Pour Spinoza, ce n'est ni l'entendement ni la volonté qui définissent l'homme. Leur scission n'a d'ailleurs pas de sens puisque cela reviendrait à s'imaginer nos pensées comme des « tableaux ». C'est en réalité d'une unique instance qu'il s'agit : la vraie nature de la pensée n'est pas représentative.

Au contraire : « le désir est l'essence même de l'homme ». C'est pourquoi la théorie spinoziste de l'affectivité met l'accent sur ce constat : la pensée est plus vaste que la conscience et ses représentations. « Comme s'il s'agissait de lignes, de plans ou de corps », Spinoza exhibe donc la logique des passions et, en creux, le fonctionnement de l'inconscient. En effet, bien que ce terme ne soit jamais employé comme substantif, le champ lexical qui lui correspond est souvent présent dans les scolies et démonstrations cruciales de l'Ethique.

Même si les hommes sont ignorants des causes qui les déterminent, il n'en reste donc pas moins que des parties de l'âme sont déterminées par des causes extérieures : il y a des raisons qui nous structurent à notre insu.

« D’où il appert que les causes extérieures nous agitent de bien des manières, et que, comme les eaux de la mer agitées par des vents contraires, nous sommes ballottés, inconscients de notre sort et de notre destin. » (Ethique, III, P LIX, scolie)