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28/03/2018

R.I.P. Clément Rosset, 1939-2018

 

« Je suis au bord d’un bras de mer qui me sépare d’une côte située au large. Survient quelqu’un qui me dit : « D’ici une heure ou deux, une barque viendra vous prendre pour vous transporter là-bas ». J’acquiesce mais me demande pourquoi je dois aller là-bas, où je n’ai rien à faire. Il est vrai que je n’ai rien à faire ici non plus.

Au-delà de l’allusion claire au fleuve des morts et à son nocher Caron, le plus pénible est ici le sentiment, persistant après le réveil, que je ne sais ni ce qu’il y a là-bas, ni ce qu’il y a ici, ni qui m’a parlé, ni qui je suis. Il ne reste qu’à continuer à ne rien faire, comme L’innommable de Beckett. »  

 

Clément Rosset, Le monde perdu

 

 

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« Le secret qu’il ne faut pas connaître, et que l’épouse de Barbe-Bleue finit par connaître malgré elle en pénétrant dans la chambre interdite est tout d’abord, et tout simplement, la mort. La mort des autres et, à travers elle, sa propre mort, tout à la fois éloignée et prochaine. La découverte de ce secret marque la fin de la vie heureuse et le début d’une période de désolation et de tristesse. À l’inverse de l’agneau de Dieu qui efface tous les péchés du monde, la connaissance de la mort efface tous les bonheurs de la terre. L’avertissement de Barbe-Bleue était justifié : si vous percez ce secret, il n’est rien que vous ne deviez attendre de ma colère, – si vous connaissez cela, vous ne connaîtrez jamais plus aucun bonheur. C’est la connaissance de la mort qui neutralise tous les appétits, rendant vains et comme caduques les innombrables dons qui s’offrent à la perception humaine. Caduques en effet : car tout ce qui doit périr est déjà comme mort, et c’est le cas de tout ce qui peut nous échoir, y compris notre propre personne, qui viendront ainsi trop tard s’offrir à notre jouissance. Trop tard d’un savoir, du savoir de la mort. Ce quelque chose d’amer qui trouble toute jouissance est bien la mort, la menace qui pèse sur notre bonheur est la mort.

Quelle est précisément cette mort qu’il ne faut pas connaître, sauf à perdre tout droit à la jouissance ? Elle n’est évidemment pas cette représentation lointaine du fait de mourir comme nécessairement attaché à l’espèce humaine, dont il m’arrive parfois de me rappeler vaguement que je fais partie moi aussi : car le savoir de ma mort s’est dilué dans ces représentations et ces rappels, au point de perdre tout le fort de son venin. Mais elle n’est pas non plus seulement, et pas surtout, le savoir de ma mort, conçue comme échéance immédiate et sans recours. Car ma mort, même ainsi saisie comme à vif, ne serait encore qu’un moindre mal. Elle signale une découverte affligeante mais dont on peut se consoler, si elle ne concerne que la fragilité de ma propre personne, vouée au non-être et à l’oubli. En ces sens-là la mort ne constitue pas une dévaluation mais une perte, et une perte simple, pour employer le langage des jeux. Je suis condamné à la mort – c’est-à-dire que je vais me perdre, je vais perdre moi – mais les objets que j’ai thésaurisés au cours de ma vie n’en sont pas pour autant dévalués ou disqualifiés. Je meurs, mais reste ce que j’ai aimé au cours de ma vie éphémère : par exemple un certain art grec, une certaine élégance, une certaine allégresse. Je disparais, mais il y aura toujours à admirer les frises de Phidias, les tragédies de Shakespeare, les opéras de Mozart.

Une telle pensée de la mort n’est pas encore véritablement mortelle. La pensée qui blesse à mort n’est pas le savoir de ma disparition, mais celui de l’égale disparition, à plus ou moins long terme, de toute chose susceptible de me séduire, comme de séduire tout un chacun. Ce n’est pas seulement moi qui aime qui suis voué à la mort, c’est aussi tout ce que j’aime et tout ce que je serais susceptible d’aimer s’il m’était donné un temps de vie plus long et un plus vaste champ d’expérience. Ce fruit que je goûte est plus fragile que moi, même s’il est taillé dans le marbre ou inscrit depuis des millénaires dans le cœur et l’admiration des hommes. C’est pourquoi il laisse un goût amer, comme le dit Lucrèce, et d’autant plus amer qu’il est plus précieux. On est encore loin du tragique de la mort lorsqu’on s’avise avec désolation de la nécessité où l’on est de mourir soi-même, de quitter un jour tout ce qu’on aime. Car, à y regarder de près, le cela que je quitte n’en a pas lui non plus pour bien longtemps, et m’a même quitté déjà en partie, dès le moment que j’en ai repéré la fragilité. L’œuvre d’art que j’admire, la personne que j’aime, le livre que j’écris ne me survivront pas ou guère, et j’en vois déjà la disparition en filigrane alors que je suis moi toujours en vie. Ce n’est pas moi qui quitte tout cela ; c’est, plus profondément, tout cela qui me quitte, que j’aime sans pouvoir l’arracher à la mort. Et c’est en cela que le savoir de la mort est mortel : en ce que, parti de moi, il a proliféré de proche en proche pour gagner toute chose au monde, condamnant ainsi à la mort non seulement moi-même, mais aussi tous mes objets d’amour ou d’intérêt.

Ce double visage de la mort – chacun terrible mais le second bien davantage que le premier – se trouve exprimé dans une brève formule de l’Art poétique d’Horace : Debemur morti nos nostraque – nous sommes dus à la mort, nous et « nos choses ». Nos nostraque : nous et toutes nos affaires ; nous, mais aussi Phidias et Shakespeare. Ce qui meurt est bien moi, mais aussi tout ce dont ce moi a été instruit et nourri : c’est-à-dire tout ce qui s’est présenté ou aurait pu se présenter à moi d’aimable ou d’admirable. Le sujet meurt, mais aussi tous ses compléments d’objet possibles. Ce qui signifie que tout ce à quoi je puis m’intéresser est aussi fragile que moi qui m’y intéresse. Cela est de grande conséquence, et l’amplitude du désastre laisse dans l’ombre le malheur de ma mort personnelle, que j’offrirais bien volontiers en échange d’une remise de cet holocauste universel. Mais il est trop tard, et l’oubli de soi n’est plus ici d’aucun secours : quand tout est mort il ne sert de rien de faire, en catastrophe, le sacrifice de sa propre existence. Comme le dit saint Augustin, dans le De immortalitate animae : « La mort que l’âme doit vaincre n’est pas tant l’unique mort qui met fin à la vie, que la mort que l’âme éprouve sans cesse durant qu’elle vit dans le temps. »

Le pouvoir de la mort, qui est sans commune mesure avec ma mort, sans commune mesure même, comme on va le voir, avec le fait que tout meure, que tout ait une fin, est donc finalement assez semblable à celui – exorbitant aux yeux de certains théologiens – reconnu à Dieu par saint Pierre Damien dans son Traité de l’omnipotence divine : pouvoir d’annuler le passé, de faire en sorte que ce qui a eu lieu n’ait pas lieu. La mort n’est pas seulement la fin de la chose ; elle est aussi et surtout son annulation. Aucune chose n’existe ni n’a existé, puisque sous menace d’être bientôt à jamais biffée par l’oubli, en sorte qu’il n’y aura, tôt ou tard, plus de différence entre « ceci s’est passé » et « ceci ne s’est pas passé ». Équivalence morose dont l’expérience est fournie déjà par le présent : par l’oubli où sont comme déjà, de ce qui est ici ou là, tous ceux qui ne sont ni ne seront jamais ici ou là. C’est là un des derniers mots de Mallarmé (dans le Coup de dés) et l’expression ramassée de la pensée qui paralysait sa faculté créatrice depuis toujours : « rien n’aura eu lieu », – rien, pas même la poésie. Le pouvoir de Dieu est celui du Diable : les deux se confondent dans ce pouvoir outrecuidant de la mort qui est d’annuler ce qui a existé, de faire en somme que ce qui existe n’a pas d’existence. Le monde ne souffre pas de devoir finir, il souffre de ne pas avoir commencé : de ne pas avoir encore « eu lieu ».

 

Clément Rosset, Le Réel : Traité de l’idiotie

 

 

29/11/2017

Et orbi

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13/01/2015

Alea iacta est

 

« [Q]uelque chose d’irréductible au fond de l’esprit : un bloc monolithique de Fatum » (Nietzsche)

 

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Collapse volume VIII : CASINO REAL

 

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Sommaire :

ROBIN MACKAY
Editorial Introduction
JEAN-LUC MOULÈNE
Untitled
AMANDA BEECH
The Church The Bank The Art Gallery
JEAN CAVAILLÈS
From Collective to Wager
STEVE FORTE
The Ultimate Cooler (Interview)
UNKNOWN ARTIST
Angel Deck with Linework
NATASHA DOW SCHÜLL
Engineering Chance
JASPAR JOSEPH-LESTER
A Guide to the Casino Architecture of Wedding
DAVID WALSH
From BlackJack to Monanism (Interview)
ANDERS KRISTIAN MUNK
Dice-Like and Distributed: Time Machines, Space Engines and the Enactment of Risk Markets
NICK LAND
Transcendental Risk
MILAN ĆIRKOVIĆ
The Greatest Gamble in History
JOHN COATES, MARK GURNELL, ZOLTAN SARNYAI
From Molecule to Market
NICK SRNICEK AND ALEX WILLIAMS
On Cunning Automata: Financial Acceleration at the Limits of the Dromological
SAM LEWITT
Notes from New Jersey
ELIE AYACHE
The Writing of the Market (Interview)
JON ROFFE
From a Restricted to a General Pricing Surface
SUHAIL MALIK
The Ontology of Finance: Price, Power, and the Arkhé-Derivative
QUENTIN MEILLASSOUX
Mallarmé's Materialist Divinization of the Hypothesis
SEAN ASHTON / NIGEL COOKE
Mr Heggarty Goes Down
GEGENSICHKOLLEKTIV
CAUTION
FERNANDO ZALAMEA
Peirce's Tychism: Absolute Contingency for our Transmodern World
MICHEL BITBOL
Quantum Mechanics as Generalised Theory of Probabilities
ELIE AYACHE
A Formal Deduction of the Market

 

* *

 

Rappels :

 

- La Militarisation de la Paix

- Fatwa on Terrorism

- Πολιτεία

 

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09/02/2014

Constantia Apollinaria

« [E]prouver simultanément ces trois choses : élévation, lumière profonde et chaude, et volupté de la suprême justesse logique. » (Friedrich Nietzsche)

 

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« [N]ous tenons notre couronne du ciel seul » (Friedrich Wilhelm Viktor Albrecht)

 

24/12/2013

Combinatio nova

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« Une nouvelle image de la pensée signifie d'abord ceci : le vrai n'est pas l'élément de la pensée. L'élément de la pensée est le sens et la valeur. Les catégories de la pensée ne sont pas le vrai et le faux, mais le noble et le vil, le haut et le bas, d'après la nature des forces qui s'emparent de la pensée elle-même. Du vrai comme du faux, nous avons toujours la part que nous méritons : il y a des vérités de la bassesse, des vérités qui sont celles de l'esclave. » (Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie)

 


« La vérité à tous égards est affaire de production, non pas d'adéquation [...] Fonder, c'est métamorphoser. Le vrai et le faux ne concerne pas une simple désignation, que le sens se contenterait de rendre possible en y restant indifférent [...] Chaque fois qu'une proposition est replacée dans le contexte de la pensée vivante, il apparaît qu'elle a exactement la vérité qu'elle mérite d'après son sens, la fausseté qui lui revient d'après les non-sens qu'elle implique. Du vrai, nous avons toujours la part que nous méritons nous-mêmes d'après le sens de ce que nous disons. Le sens est la genèse ou la production du vrai, et la vérité n'est que le résultat empirique du sens. » (Gilles Deleuze, Différence et répétition)

 


« Ce qui nous gênait, c'était qu'en renonçant au jugement nous avions l'impression de nous priver de tout moyen de faire des différences entre existants, entre modes d'existence, comme si tout se valait dès lors. Mais n'est-ce pas plutôt le jugement qui suppose des critères préexistants (valeurs supérieures), et préexistants de tout temps (à l'infini du temps), de telle manière qu'il ne peut appréhender ce qu'il y a de nouveau dans un existant, ni même pressentir la création d'un mode d'existence ? Un tel mode se crée vitalement, par combat [...] Car celui-ci se crée par ses propres forces, c'est-à-dire par les forces qu'il sait capter, et vaut par lui-même, pour autant qu'il fait exister la nouvelle combinaison. » (Gilles Deleuze, Critique et clinique)

 

 

04/12/2013

Qui-vive

« L’un est composé de toutes choses, et toutes choses sortent de l’un » (Héraclite)

 

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« l'Un se dit du multiple en tant que multiple » (Deleuze)

04/10/2013

De omni re scibili et quibusdam aliis

 

« Or le monde n'est ni signifiant ni absurde. Il est, tout simplement. » (Robbe-Grillet)

 

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« La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil. La vie n'est pas conçue, le corps n'en attrape rien, il la porte simplement » (Derrida)

 

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« Le possible ne préexiste pas, il est créé par l'événement. C'est une question de vie. » (Deleuze & Guattari)

03/10/2013

Sequere deum

« Plus une âme est innocente moins elle hésite. » (Maritain)

 

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« L’impossibilité est infiniment plus grande lorsqu’on veut se représenter "l’être" comme l’universel opposé à n’importe quel étant. » (Heidegger)

 

02/10/2013

Νεφέλαι

« Dans un environnement fluide et mouvant, les vérités éternelles restent des idées en l'air » (Zygmunt Bauman)

 

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« Un paradoxe véridique enferme une surprise, mais la surprise se dissipe vite tandis que nous considérons la preuve. Un paradoxe falsidique enferme une surprise, mais nous la voyons comme une fausse alerte quand nous corrigeons la faute sous-jacente. Une antinomie, cependant, enferme une surprise que rien ne peut accommoder sinon la répudiation d'une partie de notre héritage conceptuel. » (Willard van Orman Quine)

 

01/10/2013

Medicus curat, natura sanat

« La pulsion de mort c’est le réel en tant qu’il ne peut être pensé que comme impossible. C’est-à-dire que chaque fois qu’il montre le bout de son nez, il est impensable. Aborder cet impossible ne saurait constituer un espoir, puisque cet impensable c’est la mort, dont c’est le fondement du réel qu’elle ne puisse être pensée. » (J. Lacan)

 

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« Car je ne me pense comme mortel qu'à penser que ma mort n'a pas besoin de ma pensée de la mort pour être effective. » (Q. Meillassoux)

 

27/09/2013

Sum ergo cogito

« La pensée est toujours représentée comme un édifice plus ou moins habitable, chacun parle de cet édifice de la pensée où se pressent les philosophes et leurs fidèles, tous plus ou moins agités, ne cessant d'entrer et de sortir. Mais on ne peut pas représenter la pensée. Pour moi, c'est cela, ma pensée : des vitesses que je ne peux pas voir. » (Thomas Bernhard)

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« Esprit inculte, cœur corrompu, & toi profane, qui jamais ne fis la cour aux Nymphes d'Hélicon, & ne vis jamais leurs brillantes Orgies, éloigne-toi de ce noble Théâtre, qu'il te suffise de le louer. » (Aulus Gellius)

 

26/08/2013

Requiescat in pace

« L’Honneur est-il dans l’obéissance absolue au pouvoir légal, ou dans le refus d’abandonner des populations qui allaient être massacrées à cause de nous ? J’ai choisi selon ma conscience. J’ai accepté de tout perdre, et j’ai tout  perdu. (…) Je connais des réussites qui me font vomir. J’ai échoué, mais l’homme au fond de moi a été vivifié. » (Hélie Denoix de Saint-Marc, L’aventure et l’espérance)

 

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« Ce que j’ai à dire sera simple et sera court. Depuis mon âge d’homme, Monsieur le président, j’ai vécu pas mal d’épreuves : la Résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d’Algérie, Suez, et puis encore la guerre d’Algérie…

En Algérie, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avions reçu une mission claire : vaincre l’adversaire, maintenir l’intégrité du patrimoine national, y promouvoir la justice raciale, l’égalité politique. On nous a fait faire tous les métiers, oui, tous les métiers, parce que personne ne pouvait ou ne voulait les faire. Nous avons mis dans l’accomplissement de notre mission, souvent ingrate, parfois amère, toute notre foi, toute notre jeunesse, tout notre enthousiasme. Nous y avons laissé le meilleur de nous-mêmes. Nous y avons gagné l’indifférence, l’incompréhension de beaucoup, les injures de certains. Des milliers de nos camarades sont morts en accomplissant cette mission. Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours.

Et puis un jour, on nous a expliqué que cette mission était changée. Je ne parlerai pas de cette évolution incompréhensible pour nous. Tout le monde la connaît. Et un soir, pas tellement lointain, on nous a dit qu’il fallait apprendre à envisager l’abandon possible de l’Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d’un cœur léger. Alors nous avons pleuré. L’angoisse a fait place en nos cœurs au désespoir.

Nous nous souvenions de quinze années de sacrifices inutiles, de quinze années d’abus de confiance et de reniement. Nous nous souvenions de l’évacuation de la Haute-Région, des villageois accrochés à nos camions, qui, à bout de forces, tombaient en pleurant dans la poussière de la route. Nous nous souvenions de Diên Biên Phû, de l’entrée du Vietminh à Hanoï. Nous nous souvenions de la stupeur et du mépris de nos camarades de combat vietnamiens en apprenant notre départ du Tonkin. Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants avaient été massacrés. Nous nous souvenions des milliers de Tonkinois se jetant à la mer pour rejoindre les bateaux français.

Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d’Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse. Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous ces villages et mechtas d’Algérie : “ L’Armée nous protégera, l’armée restera “. Nous pensions à notre honneur perdu.

Alors le général Challe est arrivé, ce grand chef que nous aimions et que nous admirions et qui, comme le maréchal de Lattre en Indochine, avait su nous donner l’espoir et la victoire. Le général Challe m’a vu. Il m’a rappelé la situation militaire. Il m’a dit qu’il fallait terminer une victoire presque entièrement acquise et qu’il était venu pour cela. Il m’a dit que nous devions rester fidèles aux combattants, aux populations européennes et musulmanes qui s’étaient engagées à nos côtés. Que nous devions sauver notre honneur. Alors j’ai suivi le général Challe. Et aujourd’hui, je suis devant vous pour répondre de mes actes et de ceux des officiers du 1er REP, car ils ont agi sur mes ordres.

Monsieur le président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer. Oh ! je sais, Monsieur le président, il y a l’obéissance, il y a la discipline. Ce drame de la discipline militaire a été douloureusement vécu par la génération d’officiers qui nous a précédés, par nos aînés. Nous-mêmes l’avons connu, à notre petit échelon, jadis, comme élèves officiers ou comme jeunes garçons préparant Saint-Cyr. Croyez bien que ce drame de la discipline a pesé de nouveau lourdement et douloureusement sur nos épaules, devant le destin de l’Algérie, terre ardente et courageuse, à laquelle nous sommes attachés aussi passionnément que nos provinces natales.

Monsieur le président, j’ai sacrifié vingt années de ma vie à la France. Depuis quinze ans, je suis officier de Légion. Depuis quinze ans, je me bats. Depuis quinze ans j’ai vu mourir pour la France des légionnaires, étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé. C’est en pensant à mes camarades, à mes sous-officiers, à mes légionnaires tombés au champ d’honneur, que le 21 avril, à treize heure trente, devant le général Challe, j’ai fait mon libre choix.

Terminé, Monsieur le président. »

 

(Déclaration du commandant Hélie Denoix de Saint Marc devant le haut tribunal militaire, le 5 juin 1961)

 

26/06/2013

Ἄργος

« La formule abstraite du Panoptisme n'est plus "voir sans être vu", mais "imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque". » (G. Deleuze)

 

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Ce texte constitue notre traduction de l'éditorial d'Alex Berenson paru le 25 juin 2013 dans le New York Times et intitulé Snowden, Through the Eyes of a Spy Novelist.

 

***

 

Snowden, vu par un auteur de romans d'espionnage

par Alex Berenson

 


Aux yeux d'un auteur de romans d’espionnage – ce que je suis – l’histoire d’Edward J. Snowden est exemplaire. Un homme mû par son ego et son idéalisme – qui pourrait les distinguer ? – quitte son travail et sa petite amie. Il décide de divulguer au monde l’advenue du Panoptique. Ses maîtres se jurent de le punir, et il part pour Moscou dans un effort désespéré de trouver un refuge. En réalité, il arrive dans le pays le plus dangereux qui soit pour un dissident, là où les autorités les éliminent impitoyablement en les aspergeant de polonium. Pour l’instant, il est en sécurité : il est utile à ses nouveaux amis russes. Mais s’ils changeaient d’avis…


J’aimerais être l'auteur de ce synopsis.


Mais M. Snowden n’est pas un personnage de roman : il est un individu bien réel. Et je suis fort marri de voir le cours de sa vie totalement bouleversé.


Il y a deux semaines, cette affaire avait des airs de farce. Malgré le raffut causé par ses premières révélations, tous ceux qui s’intéressaient à ces sujets savaient pertinemment que la NSA était à l’écoute des communications électroniques, et ce à l’échelle mondiale. Dans mes romans, les personnages considèrent d’ailleurs comme un fait acquis que tous les courriels qu’ils enverront seront lus, et tous leurs coups de téléphone écoutés.


Ce que M. Snowden semblait d’abord vouloir – et à raison – était de forcer ces espions électroniques à répondre clairement aux questions suivantes : sauvegardez-vous les courriels, les échanges Skype et autres communications électroniques ? Et qu’en est-il des appels téléphoniques ? Pour combien de temps ? Qui a accès à ces données, et un mandat en bonne et due forme est-il requis dans chaque cas ? De quelle manière les appels entre citoyens américains sont-ils traités ? Etc. En dépit de nombreuses promesses de clarification de la part de la Maison Blanche, les réponses à ces questions demeurent obscures.


Apparemment, M. Snowden a donc rendu au monde un fier service. Mais la semaine dernière, ses anciens employeurs et lui-même ont commis des erreurs tactiques, de telle sorte que son histoire devient plus compliquée. Au début, M. Snowden n’était pas un espion, et le qualifier ainsi est absurde. Car les espions ne divulguent pas leurs secrets gratuitement.


Pensait-il qu’il serait considéré comme un héros ? Peut-être. En tous cas, selon ce qu’écrivait Keith Bradsher du Times, il semble qu’il croyait qu’il aurait été autorisé à rester tranquillement à Hong Kong pendant que le monde digérerait ses révélations.


Compte tenu de la manière dont le gouvernement Obama poursuit en justice les auteurs de telles fuites, il était bien optimiste de la part M. Snowden d’escompter un futur sans ennuis. De fait, la fureur de Washington et du monde du renseignement s’est révélée sans limites. Le député Peter T. King, un Républicain de l’État de New York, un converti sinon enthousiaste, du moins de la dernière heure, a qualifié M. Snowden de « transfuge ». Le sénateur Bill Nelson, un Démocrate de Floride, a déclaré que M. Snowden avait commis un « acte de trahison ». Les procureurs fédéraux ont préparé une inculpation dans les règles. La Maison Blanche a demandé à Hong Kong de rapatrier Snowden – et, étonnamment, semblait penser que leur demande d’extradition serait traitée comme n’importe quelle autre. « Nous vous envoyons les papiers, et vous l’extradez, d’accord sheriff ? »


Confronté à la perspective de passer des décennies en prison, M. Snowden a paniqué. Au lieu d’attendre que Hong Kong ou ses maîtres de Pékin décident de son sort, il est parti pour Moscou avec ses ordinateurs portables sous le bras. Il a donc maintenant l’opportunité de voir de près une dictature molle (quelle jolie expression…) Dimanche, WikiLeaks, ces naïfs de bonne volonté qui « aident » M. Snowden, ont déclaré que l’aéroport Sheremetyevo ne serait qu’une étape du voyage. Mais il est improbable que les autorités russes le laissent partir avant d’avoir appris tout ce qu’il sait. Lors de ses entretiens à la presse, M. Snowden a déclaré qu’il possédait encore de nombreux secrets dans ses disques durs, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire. Il a déjà divulgué des détails au sujet de l’espionnage anglo-américain d’une conférence qui s’est tenue à Londres en 2009.


M. Snowden s’est mis dans une situation terrible. Moscou le protégera certainement aussi longtemps qu’elle désirera irriter Washington. Mais lorsque les Russes auront fini de fureter dans ses ordinateurs portables, il sera devenu de facto leur espion, qu’il le veuille ou non. Et Pékin a sûrement fait la même chose. Certains officiers des renseignements pensent en effet que les espions chinois ont copié les disques durs de M. Snowden durant son séjour à Hong Kong.


Nous avons traité un lanceur d’alerte comme s’il était un traître – et donc l’avons rendu tel. Beau travail ! Quelqu’un à la Maison Blanche (ou à la CIA ou à la NSA) a-t-il considéré la possibilité de prendre l’avion pour Hong Kong et de traiter M. Snowden comme un être humain, de lui donner l’opportunité de témoigner devant le Congrès et lors d’un procès équitable ? Il serait peut-être finalement allé voir tout de même le président Vladimir Poutine, mais au moins il aurait pu faire autrement. Les gardiens des secrets y auraient gagné eux aussi : une audition devant le Congrès aurait été un prix modeste à payer pour ramener M. Snowden et ses précieux disques durs sur le sol américain.


Il est possible de voir ces dernières semaines comme une tragédie pour M. Snowden – qui paraît avoir été motivé par des raisons parfaitement louables et qui se trouve maintenant pris dans l’alternative entre une vie en exil ou une vie en prison – mais aussi comme un immense dommage que s’est auto-infligée la communauté américaine du renseignement. Si les chefs de l’appareil étaient vraiment prêts à un débat honnête au sujet de l’étendue de leurs pouvoirs, M. Snowden n’aurait peut-être pas fini à Moscou, mais à Washington, sa petite amie à ses côtés sur les marches du Capitole, avec devant lui quelques années en prison avant de devenir consultant à l’Electronic Frontier Foundation.


Bref, on aurait assisté à un dénouement digne des productions hollywoodiennes. Mais le monde réel est impitoyable.


10/06/2013

Impressionismus

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Plus de détails ici.

 

 

01/01/2013

Imperium

« [E]prouver simultanément ces trois choses : élévation, lumière profonde et chaude, et volupté de la suprême justesse logique. » (Friedrich Nietzsche)

 

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« [L]a marque que nous autres, Hohenzollern, nous tenons notre couronne du ciel seul, et que c'est au ciel seul que nous avons de comptes à rendre. » (Friedrich Wilhelm Viktor Albrecht)

31/12/2012

Capax infiniti

« J'aime le pouvoir car il donne ses chances à l'impossible. » (Gaius Julius Caesar Augustus Germanicus)

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« Bien sûr ! Puisque certitude et essence objective sont une seule et même chose. » (Benedictus de Spinoza)

28/11/2012

Auctoritas principis

 

« Les hommes de peu de mots ont besoin de peu de lois » (Charilaos)

 

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« [T]rue, or very nearly true » (Newton)

 

20/11/2012

Περί βασιλείας

« Zeus, le législateur universel, qui est vénérable et honorable grâce à la prééminence magnanime de la vertu [...] Il est aussi éminemment terrible, punissant l'injuste, régnant et légiférant sur toutes choses. Dans une main il tient la foudre, comme symbole de sa formidable excellence. » (Diotogène)

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19/11/2012

Absurdum

L'avantage de la bonne indexation des contenus hébergés par blogspirit ne compense plus pour nous l'instabilité de la plateforme blogspirit et l'incompétence de son service client.

L'agencement des liens internes à ce blog ayant été récemment endommagé par la faute d'une incohérence technique liée à l'évolution de la plateforme blogspirit (modification d'anciennes urls etc.), je me vois contraint d'opérer la migration prochaine de ce blog sur une autre plateforme afin d'éviter d'autres mésaventures de ce type.

Ainsi, en attendant, convient-il pour le lecteur bloqué par un éventuel "lien mort" lors de la navigation sur ce blog de modifier manuellement l'url invalide dans la barre d'adresse en substituant "-" à "_" ou inversement selon le cas. Notons que Blogspirit n'a pas même tenté de réparer sa bêtise via un script idoine.

Nervus probandi

«Pourquoi les règles ne peuvent-elles se contredire ? Parce qu'alors elles ne seraient pas des règles.» (Wittgenstein)

 

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 «[L]orsqu'une propriété y s'ensuit d'une propriété x, alors de l'absurdité de y s'ensuit l'absurdité de x. Ainsi, nécessairement, puisque la vérité implique l'absurdité de l'absurdité, l'absurdité de l'absurdité de l'absurdité implique l'absurdité.» (Brouwer)


12/10/2012

Natura Naturans

 

«  [C]et exercice transcendant qui rend possible une violente réconciliation de l'individu, du fond et de la pensée. » (Gilles Deleuze)


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« D'abord admettre tout ce qui est purement "automatique" : à partir du démontage de l'automate ne pas reconstruire un "sujet". Dès lors que le perspectivisme est la propre illusion de cet automate, lui donner la connaissance de cette perspective illusoire, la "conscience de cette inconscience", c'est créer du même coup les conditions d'une nouvelle liberté, une liberté créatrice. » (Pierre Klossowski)


10/10/2012

Animi limina

 

« L’humanité se situe en dehors de l’économie politique, l’inhumanité au dedans. » (Karl Marx)

 

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« Quand les habitants de la planète seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant, je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant. »  (Roger Nimier)

 


 

Two Fingers - Fools Rhythm - Ninja Tune XX (Vol. 1)

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Coil - Red Birds [...] (Musick to Play in the Dark, Vol. 1)

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Motorbass - Visine (Pansoul, Disc 2)

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09/10/2012

Arbiter elegantiarum

« [M]ystique et cérébral, capable de verser à dose égale l'effroi ou la sympathie » (Jean-Paul Enthoven, Les enfants de Saturne)

 

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« On l’a déjà dit plus haut, mais on ne se lassera point de le répéter : ce qui fait le dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du dandysme et il n’y en a pas. Tout dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s’arrête à temps et qui trouve, entre l’originalité et l’excentricité, le fameux point d’intersection de Pascal.» (Jules Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de George Brummell)

 

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« [C]es districts de l'âme où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée. »  (Joris-Karl Huysmans, A Rebours)

 

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« Virtuosité, car il s'agit d'exécutions [...] Terrorisme dandy.» (Gérard-Julien Salvy, Raymond Roussel une fois mort)

 

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« On doit être un logicien ou un grammairien rigoureux, et être en même temps plein de fantaisie et de musique. » (Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre)

 

 

Franz Schubert, String quartet in D minor  †  (Presto)


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07/10/2012

In Musica

« Ceux qui voient la moindre différence entre l'âme et le corps ne possèdent ni l'un ni l'autre.» (Oscar Wilde)

 

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« Il est une forme d'intelligence que l'on met rarement en évidence, et qui tient à la fois de l'intelligence abstraite et de l'intelligence intuitive : c'est l'intelligence que l'on pourrait appeler combinatoire, celle qui s'exerce aux échecs ou dans l'intrigue. » (Emmanuel Mounier)

 

 

« Il écrivait à la diable pour l’immortalité. » (François-René de Chateaubriand)

 

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Franz Schubert, String quartet in D minor    (Allegro)


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05/10/2012

De Bello Civili

« II n’y a qu’une chose sage, c’est de connaître la pensée qui peut tout gouverner partout. » (Héraclite, tr. P. Tannery)

 

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« On nous a traités de fascistes ; nous ne le serons jamais assez, tant nous sommes conscients, nous au moins, que le fascisme n'est pas celui des autres seulement. Les groupes et les individus contiennent des microfascismes qui ne demandent qu'à cristalliser. » (Deleuze & Guattari)

 

04/10/2012

Emissarius aries

 

« Il ne promet ni ne fait entrevoir. Il se contente de donner mais à profusion. » (Albert Camus)

 

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« Discours sans auditeur et non prononcé par lequel un personnage exprime sa pensée la plus intime, la plus proche de l’inconscient » (Édouard Dujardin)

 

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« Au fond d'ailleurs, Materazzi est à Zidane ce que l'histoire de la philosophie est à la philosophie. » (Anaximandrake, 27 juillet 2006)