10.05.2012

Vanitas

 

« Pour se saisir, pour savoir qui il est et pourquoi il est là, il faudrait un miroir ; mais le monde ambiant ne lui offre que de la pierre » (Clément Rosset)

 

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Nicolas Baier, Vanités 01, 20072008

 

« Alors que Méduse se transforme en pierre quand elle est confrontée au double en miroir de son propre regard, Vanités de Baier nous amène dans l'idiotie du réel en transformant en pierre le miroir lui-même, par la soustraction de sa fonction de duplication, en tant qu'appareil spéculaire, par l'intermédiaire de la représentation photographique de l'opacité sous sa surface. Se confronter à Vanités est se confronter à une duplication technique du réel effacée, annulée, en tant que double, par la transmission d'une absorption têtue. » (Nathan Brown)

*

On peut lire ici La Technique de Préhension : A propos des Photographies de Nicolas Baier, notre traduction du texte de Nathan Brown.

 

26.03.2012

Πολιτεία

« La république est le gouvernement qui nous divise le moins. » (A. Thiers)

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« [L]'ontologie [...] n'admet pas de doctrine de l’événement, et donc de l'historicité proprement dite. Avec l'événement, nous avons le premier concept extérieur au champ de l'ontologie [...] C'est là, comme toujours, un point qu'elle décide, par un axiome spécial, l' "axiome de fondation" [...] L'ontologie n'admet pas que puissent exister, c'est-à-dire être comptés pour un comme ensembles par son axiomatique, des multiples qui s'appartiennent à eux-mêmes. Il n'y a aucune matrice recevable de l'événement [...] L'axiome de fondation dé-limite l'être par l'interdit de l'événement. » (A. Badiou)

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« L'événement diffère en nature avec les propriétés et les classes. » (G. Deleuze)

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"Survival is a privilege which entails obligations. I am forever asking myself what I can do for those who have not survived." (S. Wiesenthal)

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 "Amendment II. A well regulated militia, being necessary to the security of a free state, the right of the people to keep and bear arms, shall not be infringed." (United States Constitution)

 

 

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« Entre quatorze trente et quinze heures, voici ce dont j'ai été le témoin : un cortège pacifique de manifestants, comprenant des hommes et des femmes, s'était engagé dans la rue d'Isly, en direction de la place Bugeaud, avec deux drapeaux tricolores en tête, dans le plus grand calme, sans proférer aucun cri.

Les manifestants très nombreux, plusieurs milliers, s'étaient déjà engagés dans cette rue.

A l'entrée de la rue d'Isly, près de la Grande Poste, se trouvait une section de soldats à casque lourd, composée de huit ou dix musulmans et de deux Français, commandée par un jeune lieutenant blond. Ce groupe était disposé en travers de la rue d'Isly, en face du café Le Derby, et formait une sorte de barrage qui cependant laisser filtrer la foule qui marchait vers la place Bugeaud.

Les soldats manifestaient de la nervosité. Quelqu'un parlementa avec le lieutenant pour qu'il continue à laisser passer la foule. Le lieutenant paraissait désorienté et inquiet. A un douanier excité qui le prenait à partie, il répondait : "Laissez-moi, je ne peux être partout à la fois." A d'autres, il disait : "Passez vite et partez".

Ses hommes, agités, quittaient le milieu de la rue et se réunissaient sur le trottoir, devant la pharmacie Carcassonne. Pour qu'ils ne tirent pas, un soldat français et un soldat musulman relevaient en l'air avec la main le canon des mitraillettes que les autres tenaient braquées horizontalement vers les passants.

Il devenait évident que ces hommes, ayant l'allure et le parler des bergers primitifs des montagnes algériennes allaient tirer. Soudain l'un dit, en arabe : "Allez, tirez sur les chrétiens !" ; et un autre : "On nous a dit... tirez sur les chrétiens."

J'ai crié aussitôt : "Ils veulent tirer, sauvez-vous !" et j'ai traversé la rue pour décider un groupe, sur l'autre trottoir, à fuir, en hurlant : "Partez, partez !" Les rafales ont éclaté aussitôt et je me suis couché sur le trottoir, la tête protégée derrière un arbre. De longues minutes durant, sans interruption, les rafales saccadées partaient du groupe de soldats sur le trottoir d'en face. Elles étaient dirigées surtout dans l'axe de la rue d'Isly, vers la place Bugeaud, c'est-à-dire dans le dos des passants qui avaient franchit le barrage. A quelques mètres de moi, caché dans le couloir d'un immeuble, un soldat français criait en vain : "Assez ! Assez ! Cessez le feu !"

Puis le feu a cessé pour reprendre par intermittences pendant plus de quinze minutes. J'ai pu enfin gagner un couloir d'immeuble, puis mon domicile, au 47 bis, rue d'Isly. La patrouille avait disparu. Je précise que dès les premiers coups de feu je n'ai plus revu le lieutenant. » (E. Duzer*)



podcast



Il y a cinquante ans exactement, le 26 mars 1962, à 14h50 environ, l'armée française tira sur la foule et massacra au fusil mitrailleur des civils pacifiques et sans armes, civils qui se trouvaient être des citoyens français. Parmi eux, des femmes, des adolescents et des vieillards. Pendant une quinzaine de minutes, la foule, comme prise dans une nasse, est mitraillée méthodiquement. Des blessés sont achevés à bout portant. On tue ceux qui leur portent secours (médecin, ambulancier, etc.) On compte environ 80 morts et 200 blessés**. « La chaussée n'est plus qu'un champ dévasté où gisent les blessés et les morts, parmi les flaques de sang, les sacs à main, les chaussures, les éclats de vitres... Au coin de la rue d'Isly, plusieurs cadavres sont allongés sur le trottoir. Un prêtre leur donne rapidement l'absolution tandis que les armes automatiques continuent à crépiter***. »

Ce massacre fait suite au siège de Bab-El-Oued (quartier populaire d'Alger majoritairement européen), au moment où le reste des Algérois, par solidarité, se rassemblent dans le centre d'Alger près de la Grande Poste, de la place du Gouvernement, de Hôtel de ville et des Facultés, pour aller manifester leur soutien aux populations sous blocus militaire. En effet, Bab-El-Oued, devenu le principal bastion de l'OAS, est ratissé depuis plusieurs jours par l'armée française. Des soldats du contingent sont tués. Les immeubles et appartements sont ravagés pour trouver les caches de l'OAS. Des enfants tombent sous les balles perdues. On tente d'affamer les civils : le quartier est privé de ravitaillement par l'armée et les provisions sont détruites. Les médicaments ne peuvent entrer non plus dans la zone bouclée. On est proche de la guerre civile.

Certes, le FLN est exsangue et a bel et bien perdu la bataille des armes. Mais il a pourtant gagné la bataille politique : le gouvernement gaulliste devient en effet son auxiliaire en Algérie (18-19 mars 1962). Toutefois, la population d'origine européenne (1 million de personnes sur 9 millions d'habitants), les Harkis, mais aussi l'élite de l'armée française, sont réticentes à abandonner les départements français d'Algérie, partie intégrante de la République, et de la France depuis près d'un siècle et demi (soit environ cinq générations).

Ainsi, des officiers sont-ils passés l'année précédente du côté des putschistes, et certains rejoignent même l'OAS. En effet, que l'armée change d'ennemi au milieu même d'une longue bataille sur le point d'être gagnée, et se retourne contre des Français et leurs alliés arabes, déclenche chez eux dégoût et incompréhension****.

C'est dans ce contexte qu'a lieu le blocus de Bab-El-Oued. La Marine, en la personne du Commandant Picard d'Estelan, Commandant du Surcouf, refuse d'obéir à un ordre direct du chef du gouvernement lui intimant de tirer au canon sur Bab-El-Oued depuis son vaisseau de guerre. Il devient de plus en plus évident que, dans son ensemble, l'armée, si la population d'Alger descendait en masse dans la rue, n'ouvrirait pas le feu. Le gouvernement gaulliste, aux affaires depuis 1958 justement à la faveur des événements d'Algérie, serait alors en mauvaise posture après sa volte-face politique.

Le recours aux « barbouzes » n'étant pas suffisant, le général Ailleret*****, fidèle au pouvoir gaulliste, se rend alors à Berrouaghia. Il y visite le 4ème Régiment de Tirailleurs, unité mixte composée, comme on disait à l'époque, de Français et de Musulmans. Régiment peu adapté au maintien de l'ordre en milieu urbain, il a déjà pourtant rempli ce rôle par deux fois, et a obéi aveuglément aux ordres, n'hésitant pas à tirer sur des civils (musulmans dans ce cas).

Le 26 mars 1962, Alger est quadrillé par les forces de l'ordre. Si les barrages tenus par les gardes mobiles tiendront comme à l'accoutumée sans effusion de sang, c'est le barrage du 4ème R.T. qui sera la scène du massacre. Le lieutenant kabyle Daoud Ouchène reçoit par radio une confirmation des ordres de sa hiérarchie : il faut ouvrir le feu sur la foule. Mais les témoins et les correspondants de la presse étrangère sur place le confirment : la foule voulait certes marcher sur Bab-El-Oued mais elle n'était pas menaçante, pas plus que celle proche des autres barrages.

Les autorités gaullistes parlèrent de coups de feu tirés depuis les toits ou les fenêtres d'immeubles avoisinants. Pourtant, dans ce genre d'opération, ces positions sont sécurisées et investies par les forces de l'ordre, justement pour éviter ce genre de choses. Les nombreux témoins confirment d'ailleurs leur présence à ces endroits stratégiques et ne mentionnent pas de tirs. Mais si par extraordinaire un coup de feu avait été tiré d'une fenêtre sur les soldats du 4ème R.T., en quoi la réponse de l'armée française consistant à mitrailler une foule de civils en contrebas pendant un quart d'heure a-t-elle un sens ? Et pourquoi achever les blessés ? Ce massacre n'est-il pas totalement disproportionné dans le cadre d'une simple situation de maintien de l'ordre, situation théoriquement bien moins intense que d'autres où les manifestants brandissent projectiles ou bâtons ?

Aucune réponse ne sera jamais donnée, car cette question n'est pas la bonne. Il s'agit en fait de la dure réalité d'une opération délibérée de Terreur d'Etat lors d'une guerre civile où deux légitimités s'affrontent. A ce propos, il reste toujours saisissant de revoir l'apparition télévisée, deux jours après le massacre, de Christian Fouchet******,  haut-commissaire en Algérie française depuis le 19 mars, qui blâme l'OAS de conduire les Algérois à la mort alors que c'est lui, en personne, qui donne l'ordre de tirer sur des civils.

A la suite de ce massacre toutefois trop gênant, les morts de la rue d'Isly furent rassemblés dans les morgues, confisqués à leur famille, dispersés dans divers cimetières d'Alger et enterrés dans des fosses communes. Les autorités gaullistes détruisirent les films (pas tous...) tournés par les télévisions françaises et étrangères (BBC en particulier), on censura les journaux (et au contraire de la presse française, la presse internationale fut éloquente), des archives disparurent, le dossier d'instruction du juge Charbonnier fut opportunément « égaré », le Livre Blanc à l'initiative de députés interdit, etc. Le pouvoir gaulliste invoqua timidement l'excuse d' « une foule furieuse », que les images et les témoignages infirment absolument. Une excuse inadaptée d'ailleurs en son principe, car, puisque non armée, la foule eut pu facilement être dispersée sans un tel acharnement. Cela n'empêcha pas que des décorations furent demandées pour les auteurs de ce singulier « acte de bravoure ».

Techniquement parlant crime contre l'humanité et acte de guerre civile (le précédent semble remonter à la Commune de Paris en 1871), cet épisode trop méconnu de la guerre d'Algérie en manifeste aussi le réel, c'est-à-dire ce qui échappe à sa représentation. Ce genre d'événement, au sens philosophique, a la caractéristique de brouiller les catégories, car il est impossible à justifier sauf à se contredire. Irrécupérable pour les récits historiques édifiants de quelque bord que ce soit*******, il semble qu'il doive rester inassimilable : une vision quasi hallucinatoire où le général de Gaulle fait utiliser à son profit des méthodes terroristes dignes d'Oradour contre des civils sans armes, hommes et femmes de tous âges, et de surcroît, citoyens français. Oui, un événement est ce qui, selon l'ontologie, ne peut pas avoir lieu.

Il ne s'agit bien entendu pas ici de se prononcer sur le fond, de choisir un camp, ou d'examiner leurs raisons. Chacune des factions (y compris donc les représentants de l'Etat français) ayant sombré dans la facilité d'une montée aux extrêmes (qui est le contraire d'une radicalité véritable), les adversaires en présence se rejoignent dans un même échec intellectuel et moral.

Tout avait commencé par un coup d'éventail en 1827 (il y a donc 185 ans), donné par le Dey d'Alger au Consul de France. Mais c'est en 1830 que la conquête française proprement dite a commencé. Dettes non honorées par la France d'une part, piraterie et entrave au commerce de l'autre, les raisons d'un conflit ne manquaient pas. Mais il s'agissait surtout pour la France de ne pas se laisser distancer par les Anglais dans la course aux colonies (l'Allemagne, au début du siècle suivant, se retrouvera dans une position délicate du fait de son retard en la matière). Envisagée en 1808 par Napoléon, Tocqueville voit même dans cette conquête le salut de la France.

Conquête française, donc. Mais parler de conquête de l'Algérie serait équivoque ; on disait plutôt : la campagne d'Afrique. En effet le littoral d'Algérie est à cette époque un territoire ottoman : la régence d'Alger est gouvernée par le dey Turc Hussein, secondé par trois beys qui sont ses vassaux et qui commandent le Titteri, Oran et Constantine. Des tribus autochtones sont en d'ailleurs révolte contre son joug, mais en ordre très dispersé.

Après un blocus maritime (1827-1830), puis un débarquement à Sidi Ferruch, la ville d'Alger est prise le 5 juillet 1830 par l'armée française lors d'un expédition composée de près de 40 000  soldats et de 30 000  marins. Le Dey, théoriquement fort de 50 000 hommes, ne pouvait en réalité compter que sur quelques milliers de janissaires. Le reste des troupes se composait en effet de membres de tribus étrangers aux castes ottomanes. Rapidement, des régiments de zouaves (principalement berbères) sont d'ailleurs intégrés à l'armée française.

Cette campagne se poursuit jusqu'en 1837, le 13 octobre, quand tombe Constantine. Parallèlement, l'émir berbère Abd-el-Kader lutte contre les reliquats des forces turques mais aussi contre les Français. Il s'allie à la France puis s'y oppose de nouveau. Entre 1832 et 1847 (date de sa reddition à Lamoricière, après la prise de sa smala par le duc d'Aumale en 1843) Abd-el-Kader tente de construire un Etat avec le soutien d'Anglais et de Prussiens. Mais les diverses tribus arabes se retournant contre lui, il doit finalement se soumettre à la France. Parler de nation algérienne autochtone serait pour le moins anachronique.

Le centre du pays, quant à lui, ne sera pacifié que vers 1870. Et les campagnes du Sahara, commencées en 1882, ne seront définitivement remportées par l'armée française qu'en 1902.

Toujours est-il que la colonisation******** de la partie septentrionale de l'Algérie débute en 1830. A partir de cette date, des grands propriétaires français, des familles de soldats et d'officiers de l'expédition française, et des volontaires parisiens des journées de juillet s'y installent. Ensuite, viennent des Maltais, des Espagnols, des Italiens, et aussi des Suisses, des Allemands et des Anglais, ainsi que, bien entendu, des Français de Métropole (dont des Républicains de 1848). A partir de 1870, de nombreux déportés de l'Alsace-Lorraine perdue militairement par la France y trouveront une terre d'accueil. La même année, le décret Crémieux donne la nationalité française aux Juifs d’Algérie, une communauté présente sur ce territoire depuis l’Antiquité.

Des récits historiques pittoresques écrits au dix-neuvième siècle permettent de voir comment cette conquête était racontée à l'époque. Outre un aperçu historiographique, on peut y suivre les  « aventures » de Bourmont, Damrémont, Sillègue, Hurel, Berthezène, Duperré, ainsi que des ducs d'Aumale, de Rovigo, de Nemours, ou de Bugeaud (duc d'Isly), Monck d'Uzer*********, Clauzel, Colomb d'Arcines, Trézel, Walewski, Desmichels et autres Lorvedo. Notons que beaucoup d'entre eux firent leurs armes lors des guerres du Premier Empire.

Marquis de Bartillat, Coup d'œil sur la Campagne d'Afrique en 1830 (1831)

Amédée Hennequin, La conquête de l'Algérie (1857)

Céline Fallet, Conquête de l'Algérie (1867)

Alfred Nettement, Histoire de la conquête de l'Algérie (1870)

Ferdinand-Désiré Quesnoy, L'armée d'Afrique depuis la conquête d'Alger (1888)

Camille Rousset, La Conquête de l'Algérie 1841-1857 (1904)

 

Bien entendu, en 1962, l'idéal eut été de parvenir à ce que l'Algérie fût à tous ceux qui l'avaient faite, sans distinction de race ou de religion, avec des citoyens dotés des mêmes droits et devoirs. Mais l'idéal, par définition, c'est ce qui ne s'incarne pas. En 1962, l'Algérie agricole et pétrolifère passa donc d'une oligarchie à une autre**********. On le voit, l'Histoire est toujours trop complexe pour ceux qui croient la faire.

La France, vaincue par les armes en 1940, fut finalement défaite de son Empire. Car vingt-cinq ans après, il n'en restait plus rien, sinon les stigmates, et ses contradictions importées au sein même de l'orbe française diminuée. Lorsque les conflits ne sont réglés que sur le plan des apparences, le réel ne peut que faire retour, et d'abord sous la forme du symptôme, disait Lacan, l'autre pape de cette époque. Et nous sommes tentés de penser sans originalité que c'est la substance même de l'Histoire.

Ainsi, l'horizon restreint d'une Union européenne compensa-t-il tant bien que mal dans les consciences la perte de l'Empire. Les paroles mystiques du médiatique général opérèrent la transsubstantiation de ses défaites en victoires, grâce à la magie du verbe. La majorité resta silencieuse. Mais quelle sera-t-elle demain et quels seront les boucs émissaires ?

 

* * *

 


* Colonel Emile Joseph Duzer (retraité à l'époque des faits). Orientaliste et interprète militaire (collaborateur de Lyautey). Officier des Affaires Indigènes, puis Colonel des Affaires Militaires Musulmanes ; en poste au Maroc et en Algérie. Commandeur de la Légion d'Honneur à titre militaire.

** Cf. en particulier Le Livre blanc, Alger, 26 mars 1962 ; publié sous l'égide des députés du « Groupe Unité de la République ». Il s'agit d'une compilation des déclarations de témoins et de photographies.

*** Jean-Pierre Farkas (Radio Luxembourg)

**** Cette déclaration du Commandant Hélie Denoix de Saint Marc, faite lors de son procès, est emblématique de leurs sentiments. De même, le Maréchal Juin, déclara le 2 juillet 1962 : « Que les Français en grande majorité aient, par réferendum, confirmé, approuvé l'abandon de l'Algérie, ce morceau de la France, trahie et livrée à l'ennemi. Qu'ils aient été ainsi complices du pillage, de la ruine, du massacre des Français d'Algérie, de leurs familles, de nos frères musulmans, de nos anciens soldats qui avaient une confiance totale en nous et ont été  torturés, égorgés, dans des conditions abominables, sans que rien n'ait été fait pour les protéger : cela je ne le pardonnerai jamais à mes compatriotes. La France est en état de péché mortel. Elle connaîtra un jour, tôt ou tard, le châtiment. »

***** Commandant supérieur interarmées en Algérie depuis 1961, et mort (malheureusement avec sa famille) à la Réunion le 9 mars 1968 lors d'un « accident » aérien d'un DC-6.

****** Fouchet qui aurait déclaré au général de Gaulle qui lui reprochait de n'avoir pas fait ouvrir le feu en mai 1968 : « Souvenez-vous de l'Algérie, de la rue d'Isly. Là, j'ai osé [faire tirer] et je ne le regrette pas, parce qu'il fallait montrer que l'armée n'était pas complice de la population algéroise. »  (Jean Mauriac, L'après de Gaulle, Paris, Fayard, 2006, p. 41)

******* En effet, le jour même du massacre de la rue d'Isly, dix musulmans sont assassinés en représailles dans le quartier Belcourt d'Alger. Un autre exemple : l'année précédente à Oran, à partir du mois de février, le FLN commet des attentats terroristes qui déclenchent des représailles de l'OAS six mois plus tard.

******** « [I]l ne s'agit plus de dépouiller ou d'exterminer des peuples, ni de leur donner des chaînes, mais de les élever au sens de la civilisation, d'association, dont nous fûmes toujours les représentants les plus généreux, et je dirai aussi les plus persévérants [...]. Le mot de colonisation ne représente donc pas pour moi l'idée [...] que devaient en avoir les Anglais de la compagnie des Indes, ou les Anglo-Américains exterminateurs des Peaux-Rouges, ou bien les Espagnols ou les Portugais, lorsqu'ils ravageaient, à la suite de Colomb et de Vasco de Gama, les Indes Occidentales, et Orientales. » (Prosper Enfantin, Colonisation de l'Algérie, 1843, pp. 32-33)

********* Général Louis Duzer, dit Monck d'Uzer (1778 - 1842). A la tête d'une brigade en tant que Maréchal de camp (i.e. Général de brigade) lors de l'expédition d'Alger en 1830, puis, après un bref passage à Grenoble, devient gouverneur de la province de Bône (l'Hippone de Saint Augustin) entre 1832 et 1836. Grand propriétaire terrien et « inspirateur »   de la politique ainsi que de la devise (Ense et Aratro) du Maréchal Bugeaud, duc d'Isly, qui consiste à joindre la colonisation agricole (création des bureaux arabes) à l'occupation militaire.

********** « Le nationalisme algérien n'existait vraiment que dans des sphères assez restreintes, chez une minorité d'agitateurs politiques et de terroristes. Ce nationalisme ne touchait pas profondément les masses qu'il aurait été possible, selon toute vraisemblance, de rallier définitivement à la France dans la mesure où celle-ci se serait montrée forte, généreuse et unie. Il fallait pour cela une ligne politique ferme et continue venant de Paris, mettant en œuvre divers moyens propres à montrer aux Musulmans que leur intérêt moral et matériel était de rester français, à les amener progressivement à confirmer en toute liberté leur option française. Ces musulmans avaient infiniment plus à gagner dans une véritable libération de l'individu et de leur personne humaine, libération effectuée dans la justice et dans la dignité d'homme, que dans une prétendue libération collective et nationale dont nous constatons aujourd'hui, et dont ils constatent eux-mêmes les funestes résultats.
[...]
On doit se demander à qui profite cette politique algérienne du pouvoir, qui a dispersé et ruiné la communauté française de souche, la communauté israélite, et qui a laissé égorger et emprisonner la fraction musulmane francophile. Elle ne profite qu'à un tout petit groupe de meneurs et de politiciens, car elle ne profite nullement à la masse des Musulmans ; la situation de ces masses est très mauvaise et depuis l'indépendance elle n'a fait qu'empirer, quoi qu'on en ait dit, et malgré les centaines de milliards engloutis à fonds perdus par le gouvernement français en vertu de la plus aberrante des attitudes, la misère est grande et le chômage généralisé. De très nombreux Musulmans regrettent plus ou moins ouvertement la paix française ; ceci a été constaté par les journalistes français qui furent les propagandistes les plus acharnés de l'indépendance de l'Algérie. Il est probable que des convulsions internes secoueront encore longtemps l'Algérie indépendante ; sans parler des discordes et rivalités avec les pays voisins. Si elle peut sortir de ces convulsions, ce sera pour se trouver sous l'emprise d'un régime totalitaire, c'est-à-dire un régime basé sur la dictature de quelques hommes et sur le contrôle de toutes les activités du pays par un parti politique unique opprimant la personne humaine, ne tenant pas compte des libertés et asservissant les populations. » (J. Bastien-Thiry, Déclaration du 2 février 1963)

 

10.03.2012

R.I.P.

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26.02.2012

Beaubourg Scheiße !

 

"Daily Permissible Noise Level Exposure : 90 dB - 8 hours/day." (Occupational Safety and Health Administration)

 

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Ce vendredi 24 février 2012 au Centre Pompidou, Florian Hecker proposait sa puissante performance sonore Speculative solution. Nos missi dominici nous rapportent atterrés que c'est la violence, l'insulte et la destruction de matériel qui y répondirent. Notons que ces remuants effarouchés confondirent aussi les concepts d'intensité et de fréquence, ce qui, disons-le nettement, est encore plus difficilement pardonnable.

 

Au contraire des autres scènes de l'avant-garde musicale internationale, les douillets bobos de Beaubourg semblent préférer qu'on les dorlote, et que leur écoute soit une douce expérience déjà médiatisée par des catégories, voire digérée par l'Histoire - n'apprécient-ils donc l'événement que forclos ?


Rassurons-nous cependant, car dans quelques années, les mêmes qui, vendredi dernier, crièrent « fasciste » à un artiste et l'interrompirent physiquement, ne manqueront sans doute pas de proclamer qu'ils étaient présents, mais en pointe et contre le vulgaire, déjà captivés par le « génie » de Florian Hecker.


Que la musique puisse garder un potentiel révolutionnaire et qu'une telle « expérience de synesthésie » soit en mesure de choquer le bourgeois (même bohême) est finalement réjouissant.


En épilogue, rappelons que l'on peut trouver ici notre traduction du texte de Robin Mackay consacré notamment à Florian Hecker, et intitulé "Blackest Ever Black - Redécouvrir la polyagogie de la matière abstraite."

 

13.01.2012

Aetas Rationis

 

"Seven years later, a thunderbolt descended on Frege from a clear sky." (Michael Dummett)

 

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« Sans elle, on ne peut certainement pas traiter la philosophie selon la méthode démonstrative ; l’art d’inventer y prend d’ailleurs ses principes. » (Christian Wolff)

 

  

25.12.2011

Apricity

 

« La divisibilité à l'infini signifie en un certain sens que l'espace est indivisible, qu'une division ne le concerne pas. » (Wittgenstein)

 

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« Si cependant l’on demande pourquoi nous inclinons ainsi par nature à diviser la quantité ? je réponds que la quantité est conçue par nous en deux manières : savoir abstraitement, c’est-à-dire superficiellement, telle qu’on se la représente par l’imagination, ou comme une substance, ce qui n’est possible qu’à l’entendement. Si donc nous avons égard à la quantité telle qu’elle est dans l’imagination, ce qui est le cas ordinaire et le plus facile, nous la trouverons finie, divisible et composée de parties ; si, au contraire, nous la considérons telle qu’elle est dans l’entendement et la concevons en tant que substance, ce qui est très difficile, alors, ainsi que nous l’avons assez démontré, nous la trouverons infinie, unique et indivisible. Cela sera assez manifeste à tous ceux qui auront su distinguer entre l’imagination et l’entendement. » (Spinoza)

 

 

12.10.2011

Camera obscura

 

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 Guillaume Orignac, David Fincher ou l'heure numérique, Capricci

 

Deux lectures de cet ouvrage :

Ruines Circulaires - Que peut-il rester de vivant en nous ?

La Page de Pierre Cormary - Fincher et les signes

 

11.09.2011

Reductio

« Lorsque Quine dit que quelqu’un qui affirme qu’une contradiction peut être vraie ne sait tout simplement pas de quoi il parle, on se trouve dans une situation exactement analogue à celle où un physicien newtonien dit que quelqu’un qui affirme que le temps est susceptible de s’écouler à différentes vitesses dans des référentiels différents ne sait tout simplement pas de quoi il parle. » (Graham Priest)

 

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« La logique est parfois conçue comme métaphysiquement neutre, de telle sorte que rien de controversé en métaphysique n'est logiquement valide. Cette conception détruit la logique. La quasi-totalité des principes putatifs de la logique ont été contesté sur des bases métaphysiques. Selon certains, les futurs contingents violent la loi du tiers-exclu ; selon d'autres, l'ensemble de tous les ensembles qui ne sont pas membres d'eux-mêmes rend vraie une contradiction. Même le principe structurel selon lequel enchaîner ensemble des arguments valides mène à un argument valide a été rejeté en réponse aux paradoxes sorites. Dans chaque cas, une métaphysique déviante correspond à la logique déviante. Bien entendu, si l'on tente de persuader les métaphysiciens déviants de leur erreur, on a peu de chances d'aller bien loin en s'appuyant sur des principes qu'ils rejettent. Mais cette exigence dialectique évidente ne délimite de manière stable aucun domaine de la logique. Chaque principe logique possède une force persuasive dans certains contextes dialectiques et pas dans d'autres. Il vaut mieux admettre que la logique a des implications métaphysiques controversées, et les adopter — si on les connaît. La logique et la métaphysique ne sont pas mutuellement exclusives. Elles se superposent dans la logique et la métaphysique de l'existence, l'identité et la possibilité, par exemple. L'exploration (mais non la conquête totale) de ce domaine fut l'une des grandes réussites du vingtième siècle. » (Timothy Williamson)

 

 

 

06.08.2011

Lost in translation

 

"The method of 'postulating' what we want has many advantages; they are the same as the advantages of theft over honest toil." (B. Russell)

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« [L]e réel […] n’est rencontré que sous l’impératif axiomatique » (A. Badiou)

 

 

 

29.07.2011

Consequentia mirabilis

 

« Quand la pensée d’Héraclite se fait polémos, c’est le feu qui revient sur elle. » (Deleuze & Guattari)

 

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« Que ce feu surgisse ainsi dans l’être organique, et c’est la maladie, la fièvre. » (Schelling)

 

 

27.07.2011

Rigmarole

 

« Socrate dit — et ce furent là les derniers mots qu’il prononça : "[...] Payez cette dette, ne soyez pas négligents." » (Platon, Phédon)

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« [C]'est tout comme si je m'engageais à acquitter la dette publique ; ce serait une folie, une folie sans nom. » (Thackeray, La Foire aux Vanités)

 

*

 

Dépenses de Bush vs celles d'Obama

Evolution de la dette publique US

Détenteurs de ladite dette (à ce jour, + de 14 Trillions de dollars)

 

 

10.06.2011

Collapse VII

 

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Le septième volume de Collapse est sous presse. On peut en lire l’introduction par Robin Mackay et Reza Negarestani ici.

 

14.04.2011

Erga omnes

 

« Nous demandons la question fondamentale de la métaphysique : "Pourquoi y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ?" Dans cette question fondamentale s'annonce déjà la pré-question : "Qu'en est-il de l'être ?" » (Heidegger, Sur la grammaire et l'étymologie du mot « être »)

 

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« Dans la langue ewe (parlée au Togo), on a cinq verbes distincts pour correspondre approximativement aux fonctions de notre verbe "être". Il ne s'agit pas d'un partage d'une même aire sémantique en cinq portions, mais d'une distribution qui entraîne un aménagement différent, et jusque dans les notions voisines. Par exemple, les deux notions d' " être" et d' "avoir" sont pour nous aussi distinctes que les termes qui les énoncent. Or, en ewe, un des verbes cités, le, verbe d'existence, joint à asi, "dans la main", forme une locution le asi, littéralement "être dans la main", qui est l'équivalent le plus usuel de notre "avoir" : ga le asi-nye (litt. "argent est dans ma main"), " j'ai de l'argent".

Cette description de l'état des choses en ewe comporte une part d'artifice. Elle est faite au point de vue de notre langue, et non, comme il se devrait, dans les cadres de la langue même. A l'intérieur de la morphologie ou de la syntaxe ewe, rien ne rapproche ces cinq verbes entre eux. C'est par rapport à nos propres usages linguistiques que nous leur découvrons quelque chose de commun. Mais là est justement l'avantage de cette comparaison " égocentriste" ; elle nous éclaire sur nous-mêmes ; elle nous montre dans cette variété d'emplois de "être" en grec un fait propre aux langues indo-européennes, nullement une situation universelle ni une condition nécessaire. Assurément, les penseurs grecs ont à leur tour agi sur la langue, enrichi les significations, créé de nouvelles formes. C'est bien d'une réflexion philosophique sur l' "être" qu'est issu le substantif abstrait dérivé de εἶναι (être, en grec) […] Tout ce qu'on veut montrer ici est que la structure linguistique du grec prédisposait la notion d' "être" à une vocation philosophique. À l'opposé, la langue ewe ne nous offre qu'une notion étroite, des emplois particularisés. Nous ne saurions dire quelle place tient l' "être" dans la métaphysique ewe, mais a priori la notion doit s'articuler tout autrement. » (Benveniste, Problèmes de linguistique générale

 

25.02.2011

De Fato

 

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement » (Voltaire)

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« Nous croyons conduire le destin, mais c'est toujours lui qui nous mène. » (Diderot)

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« [L]e possible est une idée imaginaire et illusoire. » (Rosset)

 

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Il sera incidemment une fois encore question ici de la célèbre bataille navale de Diodore Kronos et d'Aristote, et donc du paradoxe dit des futurs contingents, paradigme d'un problème classique de la philosophia perennis qui combine et articule nombre de concepts fondamentaux (la vérité, le temps, les catégories modales, etc.)

Nous proposons en effet ci-dessous notre traduction de Fatalism, un article de Richard Taylor paru en 1962 dans The Philosophical Review (Vol. 71, No. 1). On y verra notamment comment on peut être conduit à envisager la mise en question rationnelle du principe du tiers exclu pour tenter de se soustraire au fatalisme.

Remarquons que c'est ce texte de Richard Taylor que critique David Foster Wallace dans sa philosophy senior thesis (ce qui, pour la France, correspondrait grosso modo au mémoire de maîtrise de philosophie d'avant la réforme LMD) qui a pour titre Richard Taylor's "Fatalism" and the Semantics of Physical Modality, et qui fut soutenue à Amherst College (Massachusetts). Ce travail de David Foster Wallace a récemment été publié et contextualisé sous le titre de Fate, Time, and Language: An Essay on Free Will (Columbia University Press).

Notons encore que si David Foster Wallace conclut son essai en mettant Richard Taylor au défi de « faire de la métaphysique, non de la sémantique », on verra à la lecture de ce texte de Taylor que Wallace, s'il n'a pas fondamentalement tort, est, concernant cette question, sans doute un peu trop sévère ; à ce propos, il conviendra de consulter aussi un autre article de Taylor, paru en 1957 dans The Philosophical Review, et intitulé The Problem of Future Contingencies, qui se concentre, quant à lui, sur l'interprétation aristotélicienne — un article dont, d'ailleurs, nous présenterons peut-être ultérieurement ici la traduction.

 

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LE FATALISME

par Richard Taylor

 

Un fataliste —  si quelqu'un de tel existe —  pense que le futur ne peut pas être changé. Il pense qu'il ne lui appartient pas de choisir ce qui arrivera l'année prochaine, demain, ou l'instant juste à venir. Il pense que même son propre comportement n'est pas le moins du monde en son pouvoir, pas plus que ne le sont les mouvements des corps célestes, les événements de l'histoire lointaine, ou les développements politiques en Chine. En conséquence, il serait pour lui absurde de délibérer à propos de ce qu'il va faire, car un homme ne délibère qu’au sujet de choses qu'il croit être en son pouvoir de faire et d'anticiper, ou d'affecter par ses actions et ses anticipations.


En résumé, un fataliste considère le futur de la manière dont nous considérons tous le passé. Car nous croyons tous qu'il ne nous appartient pas de choisir ce qui s'est passé l'année dernière, hier, ou même il y a un instant, que ces choses ne sont pas en notre pouvoir, pas plus que ne le sont les mouvements des astres, les événements de l'histoire lointaine ou de Chine. Et, en fait, nous ne sommes jamais tentés de nous mettre à délibérer à propos de ce que nous avons fait ou n'avons pas fait. Au mieux, nous pouvons spéculer au sujet de ces choses, nous en réjouir ou nous en repentir, en tirer des conclusions, ou peut-être —  si nous ne sommes pas fatalistes à propos du futur —  en extraire des leçons et des préceptes à appliquer dorénavant. Quant à ce qui, en fait, s'est passé, nous devons simplement le considérer comme donné ; les possibilités d'action, s'il y en a, ne se trouvent pas là. En effet, nous pouvons dire que certaines de ces choses passées furent un jour en notre pouvoir, lorsqu'elles étaient encore futures —  mais ceci est l'expression de notre attitude envers le futur, non le passé.


Il y a diverses manières dont un homme pourrait en venir à penser de cette façon fataliste quant au futur, mais elles auraient de grandes chances d'être la conséquence d'idées dérivées de la théologie ou de la physique.  Ainsi, si Dieu est vraiment omniscient et omnipotent, on pourrait alors supposer qu'il a peut-être déjà fait en sorte que tout arrive de la manière même dont tout va arriver, et qu'il n'y a rien que vous ou moi ne puissions y faire. Ou, sans parler de Dieu, on pourrait supposer que tout arrive selon des lois invariables, que, quoi qu'il arrive dans le monde à un quelconque instant futur, ce qui arrive est la seule chose qui puisse arriver à cet instant-ci, étant donné que certaines autres choses arrivaient juste avant, et que celles-ci, à leur tour, sont les seules choses qui puissent arriver à cet instant-là, étant donné l'état total du monde juste auparavant, et ainsi de suite, de sorte que, encore une fois, nous ne pouvons rien y faire.  Il est vrai que ce que nous faisons pendant ce temps sera un facteur pour déterminer comment certaines choses se produiront finalement — mais ces choses que nous allons faire seront peut-être seulement les conséquences causales de ce qui aura lieu juste avant que nous les fassions, et ainsi de suite en revenant jusqu'à un point peu éloigné où il semble évident que nous n'avons rien à voir avec ce qui arrive alors. De nombreux philosophes, en particulier aux dix-septième et dix-huitième siècles, ont trouvé ce raisonnement très convaincant.


Je désire montrer que certains présupposés presqu'universellement présents dans la philosophie contemporaine conduisent à une démonstration de la vérité du fatalisme, sans aucun recours à la théologie ou à la physique [...]

 

L'intégralité, ici, en .pdf.

 


20.02.2011

Esto quod esse videris

« Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. » (Albert Camus)


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« Solipsism binds us together » (David Foster Wallace)

 

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Ici, l'émission radiophonique de la BBC du 6 février dernier (qui, au moment où j'écris ces lignes n'est toujours pas disponible sur le site officiel) par Geoff Ward et consacrée à l'écrivain américain David Foster Wallace, auteur en particulier du monumental Infinite Jest et de l'inachevé (mais à paraître le 15 avril prochain) The Pale King, décédé à 46 ans le 12 septembre 2008 à Claremont (Californie).

 

 

 

31.01.2011

Sic et Non

 

« Du point de vue logique, le principe de contradiction n'a pas de valeur car, exigeant une preuve, il ne se laisse pas prouver matériellement. En contrepartie, il possède une valeur pratique et éthique considérable, dans la mesure où il constitue l'unique arme contre l'erreur et le mensonge. Aussi, nous sommes obligés de l'admettre. » (Łukasiewicz)

 

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« Les gens se fâchent lorsque j’émets en même temps deux jugements contradictoires. Ils exigent que je renonce à l’un d’eux ou que, tout au moins par convenance, je ne les exprime pas au même instant. Mais entre eux et moi il n’y a que cette différence, que je parle ouvertement de mes contradictions, tandis qu’ils préfèrent les cacher à eux-mêmes, et lorsque les autres aperçoivent leurs fautes et les leur indiquent, ils font mine de ne rien voir. Il leur semble que les contradictions sont les "pudenda" de l’esprit humain, de même que certains organes sont les "pudenda" du corps. Ainsi les exigences de la logique ont finalement pour source première un vieux préjugé humain. » (Chestov)

 

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« Rappelez-vous tout simplement qu'entre les hommes il n'existe que deux relations : la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens. »  (Valéry)

 

 

 

25.01.2011

Δαίμων

« La vraie libération de l’esprit ne peut venir d’aucune armée, si nombreuse et si combative soit-elle. L’individu doit y atteindre par lui-même et pour lui-même, au terme d’un combat solitaire. Et contre qui a-t-il à livrer ce combat ? Contre lui-même, ou plutôt contre ce qui en lui s’oppose à cette libération. » (Weininger)

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« Comme les puissances ne se contentent pas d’être extérieures, mais aussi passent en chacun de nous, c’est chacun de nous qui se trouve sans cesse en pourparlers et en guérilla avec lui-même, grâce à la philosophie. » (Deleuze)

 

 

19.01.2011

Undique

« Pour les éveillés, il y a un monde un et commun, tandis que parmi ceux qui dorment, chacun s’en détourne vers le sien propre. » (Héraclite)

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« L'environnement indéterminé s'étend d'ailleurs à l'infini. Cet horizon brumeux, incapable à jamais d'une totale détermination, est nécessairement là. » (Husserl)

 

 

13.01.2011

...rechts zwei ungeheure beeiste Zacken...

« [E]t à cet instant précis je sentis un brusque chevauchement dans la texture du temps, comme si cela s'était produit dans le passé ou se reproduirait dans l'avenir. » (Nabokov)

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« Il n'y a donc pas à compter sur le néant pour en finir, car, quand on est entré dans l'existence, on est entré dans une situation qui a pour caractère essentiel qu'avec elle on n'en finit pas. » (Blanchot)

 

21.12.2010

Mente captus

« Quel privilège particulier possède cette petite partie du cerveau que nous appelons pensée pour que nous en fassions ainsi le modèle de l'univers entier ? » (Hume)

 

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« S’il est une logique non paranoïaque, c’est celle qui se pense comme n’affectant que l’ordre des pensées » (Rosset)