02.02.2010

Sophismus (II)

« [L]'espèce de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du monde de la nécessité il y a celui de la liberté. » (Proust)

 

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Dans la notule précédente, mon but était de faire remarquer l’apparente similitude entre les adversaires que se donnent Stove et Meillassoux, et que ce dernier qualifie de philosophes corrélationistes. A des fins d’illustration sommaire, donnons deux citations représentatives de ce courant de pensée qui identifie « être » et « être un corrélat » :

« L’existence de la Nature ne peut pas être la condition de l’existence de la conscience, puisque la Nature elle-même est un corrélat de la conscience : la Nature n’est qu’en étant constituée par des liaisons régulières de la conscience. » (Husserl)

« À strictement parler, on ne peut pas dire : il fut un temps où il n’y avait pas d’êtres humains. De tout temps, il y a eu, il y a et il y aura des êtres humains, car le temps ne se temporalise lui-même qu’aussi longtemps qu’existent des êtres humains. Il n’y a pas de temps pendant lequel il n’y a pas eu d’êtres humains, non parce qu’il existerait des êtres humains de toute éternité, mais parce que le temps n’est pas l’éternité, et que, toujours, le temps se temporalise lui-même en un seul temps à la fois, en tant qu’humain, que Dasein historique. » (Heidegger)

Revenons maintenant à l’argument étrillé par Stove. Il est vrai que la manière dont ce dernier construit l’argument-type qu’il réfute à raison est pour le moins rapide. Et si d’aventure on attribuait cet argument à Kant, ce ne serait certes pas lui rendre justice. Toutefois l'énoncé stigmatisé par Stove selon lequel « nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes » est sans conteste endossable par la doxa kantienne. Mais il faut déjà remarquer que quand bien même on réfuterait un tel idéalisme ainsi, on n’en démontrerait pas pour autant le réalisme. Un raisonnement apagogique via le principe du tiers exclu est bien entendu inapplicable dans ce cas. Finalement, on peut affirmer que Stove réfute bien celui qui tiendrait pour valide l’argument qu’il dénonce, mais en aucun cas ne réfute l’énoncé même que constitue sa conclusion, ni donc la thèse idéaliste elle-même.

La distinction, créée par Kant, entre phénomènes et noumènes est capitale, on ne saurait trop insister sur point. Pour lui, on peut connaître les uns, mais seulement penser les autres. Mais, pourrait-on objecter, pense-t-on véritablement quelque chose en pensant les noumènes ? Ne sont-ce pas que des pensées sans contrepartie dans le monde (phénoménal, nouménal, ou quelque autre) ? Il semble que si contrairement à ce que pouvait croire Kant l’existence de la chose en soi en tant que noumène n’est apparemment pas assurée, il reste que demeure sa possibilité. Ce pilier de l’idéalisme transcendantal n’est donc pas stricto sensu démontré, mais la seule possibilité de l’existence d’une chose en soi non phénoménale suffit à invalider le réalisme dogmatique. Rien donc ne dit qu’il n’y a que des phénomènes, et donc que les phénomènes sont les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. Mais rien ne dit non plus le contraire. Notre appareil sensoriel et/ou notre arsenal conceptuel saisissent peut-être l’essence même des choses, mais peut-être pas. Apparemment, rien ne permet d’en décider, rien n’autorise à avoir une certitude quant au statut exact de sur quoi porte notre connaissance, à moins bien entendu de postuler un analogon du Deus verax de Descartes. Bref, le criticisme serait-il un échec qui aboutirait finalement au scepticisme, ou du moins à une sorte d’agnosticisme ? Mais, cette dernière position, n’est-elle pas aussi corrélationiste ?

Pour tenter d'en avoir une idée, je crois qu’il peut être utile d’exposer ici dans ses grandes lignes l’argumentation de Quentin Meillassoux, à commencer par son paradoxe de l’archifossile. Si l’on définit l’archifossile comme la « donation d’un être antérieur à la donation » (e.g. l’univers avant l’apparition de la conscience), le philosophe corrélationiste est celui qui, à en croire Meillassoux, rétorque que si l’être se donne comme antérieur à la donation, il n’est cependant pas antérieur à celle-ci. Pour le corrélationiste qui, on l'a vu, affirme qu’ « être, c’est être un corrélat », il y a primat de l’antériorité logique de la donation sur l’être du donné, et donc rétrojection du présent sur le passé. Les énoncés scientifiques qui portent sur des phénomènes antérieurs à l’apparition de l’homme ne peuvent donc pas être littéralement vrais, contrairement à leur prétention. Ce type d’énoncés scientifiques serait alors une sorte de modus loquendi. La nécessité du corrélat retirerait leur caractère absolu aux énoncés de la science lorsqu’elle s’emploie à décrire des événements antérieurs à l’apparition de la conscience. Mais, pour Meillassoux, si l’on en valide le corrélationisme, l’on aboutit à une sorte de « solipsisme intersubjectif », à un Cogitamus incapable d’avoir une prise sur l’en-soi.

Il faut que l’absolu (i.e. le non corrélé) ait droit de cité afin qu’il y ait un sens à invoquer l’ancestralité, à savoir l’existence de ces événements antérieurs à la naissance de la conscience, ou de tout autre pôle d’une corrélation (vie, etc.). Il faut trouver une faille dans ce « cercle corrélationnel » dont le cœur est constitué par la distinction entre en-soi et pour-nous.

Meillassoux prend un exemple, celui d’une querelle entre deux dogmatiques. L’un prétend qu’il y a une vie après la mort, l’autre considère que le néant suit l’existence terrestre. Le corrélationiste, pour sa part, professe un agnosticisme théorique. Selon lui, il est impossible de trancher rationnellement entre les deux options, puisqu’il ne s’agit que de deux croyances, qui ne sont valables qu’à ce titre. Les dogmatiques en question sont en fait des réalistes qui s’auto-contredisent. En effet, si je connais l’en-soi, il devient un pour-moi.

A ce point du débat, entre en scène un idéaliste subjectif qui renvoie dos à dos les réalistes et l’agnostique. Pour ce philosophe idéaliste, il y a contradiction à se penser comme étant radicalement autre, car cela revient à se penser comme n’étant plus, ce qui est contradictoire. Un en-soi radicalement différent du pour-nous étant impensable, il est dit impossible.

L’agnostique corrélationiste contre-attaque alors en affirmant que les trois options sont également possibles. Notre facticité implique en effet que l’impensable ne soit pas impossible. Il précise qu’il s’agit d’un « possible d’ignorance ». Les réalistes et l’idéaliste subjectif sont donc disqualifiés à cause de leur absolutisme.

Mais surgit un dernier intervenant, le philosophe spéculatif. Celui-ci affirme que l’absolu se révèle en réalité être « le pouvoir-être-autre lui-même, tel que le théorise l’agnostique ». On ne parle plus là de possible d’ignorance mais du savoir positif de la possibilité réelle de toute les options concevables, y compris les précitées. Il faut pour cela définir l’absolu comme « le passage possible et dépourvu de raison de mon état vers n’importe quel autre état ». Si nous pouvons penser notre altération radicale, notre abolition, ce pouvoir-être-autre ne peut plus être conçu comme un corrélat de notre pensée, puisqu’il implique notre néant.

Le philosophe corrélationiste tente alors une parade : il est impossible de départager les positions métaphysiques soutenant le caractère nécessaire d’un unique état post mortem (si parler de mort a même un sens) de la thèse spéculative affirmant la possibilité réelle de toutes les options concevables ; ces thèses, en effet, sont toutes pensables. Cette possibilité que promeut le corrélationiste, il indique qu’il la considère certes comme un possible, mais comme un possible d’ignorance, non pas comme une possibilité réelle. Mais si le corrélationiste est sceptique vis-à-vis de la connaissance de l’absolu, il doit toutefois, pour qu’il ne s’agisse pas que d’une simple opinion, avancer un argument rationnel. Cet argument, de facto, c’est que tout ce qui existe peut être conçu comme pouvant être autre, voire comme pouvant ne pas être. Affirmer la pensabilité d’un tel argument revient à asserter qu’il est réellement possible de penser « l’absoluité du possible de toute chose ». Et c’est là que se situe la racine même de la distinction entre en-soi et pour-nous, l’en-soi pouvant différer absolument du pour-nous.

Et le philosophe spéculatif de conclure :

« Vous pouvez donc bien distinguer le possible d’ignorance du possible absolu. Reste que cette distinction reposera toujours sur le même argument : c’est parce qu’on peut penser qu’il est absolument possible que l’en-soi soit autre que le donné, que ce que je crois réellement possible n’est peut-être pas réellement possible. Dès lors, vous êtes pris dans une régression à l’infini : chaque fois que vous prétendrez que ce que je nomme un possible réel n’est qu’un possible d’ignorance, vous le ferez à l’aide d’un raisonnement qui ne tient – c’est-à-dire qui continue à disqualifier l’idéalisme, qui est pour vous l’autre adversaire principal – qu’à penser comme un absolu le possible que vous prétendez désabsolutiser. Autrement dit, je ne peux penser l’irraison – qui est l’égale et indifférente possibilité de toute chose – comme relative seulement à la pensée : car ce n’est qu’à la penser comme absolue que je puis désabsolutiser toute option dogmatique. » (Après la finitude, pp.80-81)

 

28.01.2010

Sophismus

« Nous ne  pouvons connaître les choses que :
- en tant qu’elles sont reliées à nous
- sous nos formes de perception et de compréhension
- dans la mesure où elles  se rangent sous nos schèmes conceptuels
etc.
de sorte que,
nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. »


(David Stove, “Judge’s report on the competition to find the worst argument in the world”, in David Stove, Cricket Versus Republicanism)

 

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Selon David Stove lui-même, il s'agit là du plus mauvais argument qui soit au monde, argument, qui plus est, fort prisé par la gent philosophique. En effet, de notre faculté de connaissance l'on tire abusivement une conclusion à propos des objets de notre connaissance. Abusivement, car d'une prémisse tautologique l'on ne peut logiquement dériver une conclusion qui ne l'est manifestement pas. Pour plus de précisions, voir, par exemple, ici et ici.

 

Mais finalement, cet « argument », ne serait-ce pas celui qui, en substance, fonde cet antiréalisme que Meillassoux, dans Après la finitude, a nommé corrélationisme ?

 

 

24.01.2010

Collapse VI

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Collapse Vol. VI: Geo/Philosophy est enfin sous presse, et peut être commandé ici. Il est également possible d'en consulter l'introduction par Robin Mackay.

 

 

16.01.2010

Entretien sur Pascal

Avec Brice Parain et le Père dominicain Dominique Dubarle

Par Eric Rohmer

(1965)

 


Entretien sur Pascal (1/2)

 


Entretien sur Pascal (2/2)

 

 

Post visum :


Quant à d'autres aspects, plus représentatifs, de l'œuvre d’Eric Rohmer, on pourra notamment consulter avec profit les billets suivants :

Carrefours, parcours, ruses et détours (Locus solus)

Eric Rohmer (1920 - 2010) et Addendum à la note précédente (Ruines circulaires)

Fin de non recevoir (Cinématique)

Place de l'Étoile (Café du commerce)

 

 

13.01.2010

Quinquennium

 

« La cohérence formelle est une forme d'immanence, malheureusement, c'est l'immanence du pauvre. » (Jean-Yves Girard)


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« Pensez-vous qu'ait jamais pu exister un seul moi conscient et cohérent, qui persisterait dans le temps, sans qu'un milliard d'esprits fragmentaires ne se forment et meurent tout autour de lui ? » (Greg Egan)

 

 

12.01.2010

R.I.P.

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16.12.2009

Et ne nos inducas...

 

« [L]a notion vive de la justice éternelle, de cette balance qui compense impitoyablement le mal de la faute par le mal de la peine » (Schopenhauer)

*

« Combien l’optimisme de Leibniz est étrange. » (Deleuze)

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Nous proposons ci-dessous notre traduction d’un curieux texte posthume de David K. Lewis paru dans Harper’s Magazine (décembre 2007), et fondé sur une esquisse apparemment mise en forme par Philip Kitcher.

 

***

 

Et ne nous soumets pas…

Par David K. Lewis

 

Les versions standard de l’argument du mal concernent les maux que Dieu ne parvient pas à empêcher : la douleur et la souffrance des êtres humains, ainsi que les péchés que les hommes commettent. Les versions les plus ambitieuses de l’argument soutiennent que l’existence du mal est logiquement incompatible avec l’existence d’une déité omnipotente, omnisciente et absolument bienveillante. Selon moi, cette version est concluante. Mais je pense que les discussions philosophiques habituelles du problème du mal sont quelque chose de secondaire. Ce qui m’intéresse ici est un argument plus simple, argument qui a été étrangement négligé.

Nous pourrions plutôt commencer par les maux que Dieu commet lui-même. En durée et en intensité, ceux-ci surpassent le genre de souffrance et de péché auquel la version standard fait référence. Dieu a en effet imposé le supplice en cas d’insubordination. La punition est perpétuelle, et l’agonie que les damnés endurent intensifie, de manière inimaginable, les souffrances que nous subissons dans nos vies terrestres. Dans les deux dimensions du temps et de l’intensité, le supplice est infiniment pire que toutes les souffrances et tous les péchés qui ont eu lieu pendant l’histoire de la vie dans l’univers. Ce que Dieu fait est donc infiniment pire que ce que les pires tyrans ont fait.

De nombreux chrétiens semblent être des individus bons, dignes de l’admiration de ceux qui parmi nous ne sont pas chrétiens. A partir de maintenant, supposons, pour des raisons de simplicité, que ces chrétiens acceptent un Dieu qui inflige un supplice infini à ceux qui ne L’acceptent pas. En dépit des apparences, ceux qui vénèrent l’auteur du mal divin sont-ils eux-mêmes maléfiques ?

Prenons Fritz. Fritz est un néo-nazi. Il admire Hitler. L’admiration de Fritz pour un homme maléfique suffit, pourrions-nous penser, à rendre Fritz maléfique. Mais peut-être est-ce trop rapide. Le caractère maléfique de Fritz, pourrions-nous avancer, ne provient pas de son admiration pour Hitler mais de sa propension à se comporter de la même manière. Simplement admirer Hitler n’est pas suffisant. On doit être également disposé à imiter les actes d’Hitler ; et si cette disposition est présente, on est maléfique, que l’admiration persiste ou non.

L’humble Fritz n’y est pas disposé. Il se considère comme indigne. « Les grandes actions sont réservées aux grands hommes » dit-il. (A comparer avec : La vengeance est mienne, dit le Seigneur.) Fritz ne frapperait même pas une mauviette sans défense – même pas avec une douzaine de ses camarades à ses côtés. « C’est la tâche du Führer, pas la nôtre », soutient-il. Dans ce cas, Fritz est maléfique, semble-t-il, simplement parce qu’il est maléfique d’admirer quelqu’un de maléfique en ayant toute conscience des caractéristiques et des actions qui expriment sa malfaisance. Le mal est contagieux, il se transmet par l’admiration lucide.



Certains de ceux qui vénèrent l’auteur du mal divin sont manifestement maléfiques. Certains d’entre eux pensent même que le plaisir pris aux souffrances éternelles des pécheurs temporels sera une composante de la félicité de ceux qui ont été sauvés. De nombreux autres chrétiens pardonnent authentiquement à leurs ennemis. Ils vénèrent pourtant en conscience l’auteur du mal divin. Peut-être n’aiment-ils pas y penser, mais ils croient fermement que leur Dieu enverra des gens qu’ils connaissent, et parmi eux des personnes qu’ils aiment, vers une agonie éternelle et inimaginable. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour exhorter les autres à se rallier à leur foi, mais ils sont parfaitement conscients que nombreux sont ceux qui ne rentreront pas dans le rang, et ils pensent que, si cela se produit, l’auteur du mal aura raison d’initier un supplice éternel. Ils approuvent le mal divin.

Bien entendu, nos amis ne voient pas ceci comme un mal divin. Ils parlent plutôt de justice divine et de la damnation idoine pour les pécheurs. Si Fritz est lucide au sujet des actes réels d’Hitler, il inclinera à utiliser des locutions similaires. Encore une fois, l’humble Fritz n’est pas disposé à persécuter les Juifs de son voisinage. Fritz approuverait cependant la persécution si elle était menée par les autorités adéquates. C’est la même chose en ce qui concerne les chrétiens. Peut-être se désoleraient-ils que la punition nous soit infligée à nous ; peut-être se reprocheraient-ils de ne pas en avoir fait davantage. Mais, pour finir, ils vénèreraient l’auteur du mal.

Parmi ceux d’entre nous qui ne vénèrent pas l’auteur du mal, il y en a beaucoup qui admirent ceux qui vénèrent l’auteur du mal. Nous admirons certains de nos voisins ; nous admirons les religieux célèbres pour leur altruisme, leur courage, ou leur érudition – Mère Teresa, le Père Murphy, Jean Buridan. Nous savons pourtant aussi que le mal de l’auteur s’étend jusqu’à eux. Ils admirent le mal et en sont entachés. En les admirant, nous aussi admirons le mal. Le mal se répand-il par contagion jusqu’à nous ? Qu’en est-il de ceux qui admirent ceux qui vénèrent l’auteur du mal ? Si l’admiration transmet le mal, alors finalement presque chacune des personnes vivantes sera infectée. Plus nous sommes prêts à être tolérants en matière religieuse, plus la contagion se répandra. Les seuls à en réchapper seront les vrais misanthropes. A part ceux qui ne trouvent rien d’admirable dans l’humanité, tout le monde sera entaché du mal divin.

 

 

03.11.2009

Le Dernier des Géants

« La philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière doit être étrangère. » (Georges Canguilhem)

 

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« Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être celui de permettre à l’humanité de jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante et que l’effort de l’homme – même condamné – soit de s’opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d’un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu’il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu’à l’invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu – et sauf quand il se reproduit lui-même –, l’homme n’a rien fait d’autre qu’allégrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d’intégration. Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines destinées à produire de l’inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevés que la quantité d’organisation qu’ils impliquent. Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu’a notre univers de survivre, si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établit une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d’information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire « entropologie » le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. » (Claude Lévi-Strauss - R.I.P.)

 

 

29.10.2009

Legerdemain

 

« À la vérité, son intention, en général, n'est pas [...] de servir l'intérêt public, et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l'industrie nationale à celui de l'industrie étrangère, il ne pense qu'à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler. Je n'ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes choses. Il est vrai que cette belle passion n'est pas très commune parmi les marchands, et qu'il ne faudrait pas de longs discours pour les en guérir. » (Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations)

*

« Hegel fait remarquer quelque part que, dans l'histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. » (Karl Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte)

 

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En guise de paresseux interlude et de manière certes bien trop lapidaire, amusons-nous à mesurer une certaine évolution du capitalisme américain (et, ceteris paribus, occidental) ainsi qu'à contempler la nature de quelques-unes de ses acrobaties contemporaines les plus manifestes.

 

À cette fin, commençons par comparer deux des ses « doctrines » emblématiques et successives. Il est en effet bien connu que Ford payait les ouvriers qui produisaient ses voitures aux USA suffisamment cher pour qu'ils soient en mesure d'en acheter. La politique de Wal-Mart, quant à elle, consiste en ceci que le salaire des employés qui distribuent ses produits Made in China doivent être suffisamment bas pour leur interdire de facto de faire leurs emplettes ailleurs qu'à Wal-Mart. Il reste cependant à ces salariés la possibilité du crédit bancaire, si bien entendu ils préfèrent payer des intérêts plus élevés que ceux que leur demanderaient les loan sharks.

 

De même, on pourrait ensuite remarquer que depuis la faillite de Lehman Brothers, les banques ont la capacité d'emprunter des liquidités auprès de leur banque centrale à des taux plus bas qu’avant la « crise ». Toutefois, les taux d'intérêts proposés par les banques de détail aux entreprises et aux particuliers (si elles daignent prendre le risque de leur faire crédit) n'ont pas changé en proportion. « Mécaniquement », les marges des banques les plus « saines » augmentent alors, ce qui leur permet à la fois de se recapitaliser et d'afficher, pour l'instant, des bénéfices substantiels. Mais puisque l'on parle d'intérêts, n'oublions pas que les Etats en paient eux aussi — et à des taux moins intéressants que ceux qui sont consentis aux banques par les banques centrales « indépendantes » — lorsqu'ils empruntent sur les marchés financiers, qu'il leur faille en effet boucler leur budget, acquitter les intérêts de leur dette ou même renflouer les banques too big to fail... Un joli circuit où le contribuable fait masse.

 

Pareillement, on pourrait noter que les banques d'investissement qui, telles Goldman Sachs ou JPMorgan Chase, ont bénéficié du trop fameux bailout, ont pu, grâce à cette manne fournie par le contribuable, acquérir, suite au krach, des actifs à bas prix et spéculer sans entraves. En conséquence, avec le concours d'artifices comptables (passage du Mark-to-Market au Mark-to-Model) et la remontée des cours boursiers, ces banques dégagent — « mécaniquement » là encore — des bénéfices record (et, conséquemment, octroient des bonus généreux), puis se retrouvent finalement dans une position encore plus dominante qu’auparavant.

 

Corrélativement, il serait possible de constater que la note (en partie virtuelle certes, le quantitative easing de la Fed transférant une fraction de cette charge sur les détenteurs de dollars étrangers, et, en particulier, la Chine) que devra théoriquement acquitter le contribuable américain est colossale, et que, parallèlement, la capitalisation de son épargne-retraite (les 401(k) et consorts) a parfois fondu de près de moitié. Pour fermer le cercle, ne cachons pas qu'il est de plus en plus fréquent que les employés de Wal-Mart soient largement en âge d'être à la retraite. Mais soyons justes : la prime à la casse (cash for clunkers) a permis aux plus chanceux d'acquérir une Ford flambant neuve. Soyons clairs, aussi : ce sont bien pourtant les impôts des Américains qui, in fine, seront censés financer cette aubaine.

 

Semblablement, faut-il douter que la « croissance verte » (qui est pour l'instant ironiquement surtout celle du nombre de dollars créés ex nihilo — comme dirait Allais, l'économiste —, dollars qui pénalisent opportunément les créanciers des américains ainsi que les exportations européennes) puisse amortir l'un de ces chocs à venir qu'est celui de l'immobilier commercial US (cet imposant successeur des subprimes) et faire baisser un chômage galopant ? Ce serait sans doute là faire preuve de mauvais esprit, mais en tous cas pas de celui, encore foncièrement « optimiste », du peuple américain.

 

Finalement, la moralité de l’histoire est, comme toujours, banale et attendue : du point de vue délaissé de l'intérêt général, les limites du lobbying sont atteintes lorsque les lobbyistes — il suffit de consulter chaque curriculum vitae — sont de facto au pouvoir. Le très sérieux Simon Johnson, ancien du FMI, va même jusqu'à parler crûment d'oligarchie, tandis que Ron Paul, libertarien notoire, veut mettre le nez dans les bilans secrets de la Fed. S’il est vrai que cette « crise » et ses conséquences n’amélioreront certes pas le coefficient de Gini des USA, ces déclarations dénotent très probablement chez Johnson et Paul une certaine insensibilité à cet art pourtant méritoire qu'est la prestidigitation la plus classique.

 

 

18.10.2009

Les paradoxes du voyage dans le temps (II)

par David K. Lewis


(Suite)



Plus nous étendons l’assignation du temps personnel des phases du voyageur temporel aux événements environnants, plus de tels événements acquerront des positions multiples. Il peut également arriver, ainsi que nous l’avons vu précédemment, qu’aux événements qui ne sont pas simultanés dans le temps externe soient assignés la même position dans le temps personnel – ou plutôt, qu’au moins une des positions de l’un soit la même qu’au moins une de l’autre. Cette extension ne doit donc pas être poussée trop loin, de peur que la position des événements dans le temps personnel perde son utilité en tant que moyen pour garder un suivi de leurs rôles dans l’histoire du voyageur temporel.

Un voyageur temporel qui se parle à lui-même, au téléphone par exemple, ressemble, aux yeux de tous, à deux personnes différentes en train de se parler. Il n’est pas tout à fait exact de dire qu’il est intégralement à deux endroits à la fois, puisqu’aucune des deux phases impliquées dans la conversation n’est intégralement lui, ou même intégralement la partie de lui qui se trouve à l’instant (du temps externe) de la conversation. Ce qui est vrai c’est qu’il possède, contrairement à nous, deux phases complètes et différentes situées en même temps à deux endroits différents. Pour quelle raison, alors, le considérer comme une seule personne et non pas deux ? Qu’est-ce qui unifie ses phases, y compris les simultanées, en une personne unique ? Le problème de l’identité personnelle se pose de façon particulièrement aiguë s’il est ce genre de voyageur temporel dont les voyages sont instantanés, c’est-à-dire une ligne discontinue consistant en plusieurs segments non connectés. La manière naturelle de le considérer comme plus d’une seule personne est alors de prendre chaque segment comme une personne différente. Aucun d’eux n’est un voyageur temporel et la particularité de la situation se résume à ceci : toutes ces personnes exceptée une s’évanouissent dans l’air, toutes sauf une autre qui se matérialise instantanément, et il y a des ressemblances notables entre l’une lors de sa disparition et l’autre lors de son apparition. Pourquoi ceci n’est-il pas une description au moins aussi bonne que celle que j’ai donnée, à savoir celle de plusieurs segments qui sont tous des parties d’un seul voyageur temporel ?

Je répondrai que ce qui unifie les phases (ou segments) d’un voyageur temporel est le même genre de continuité et de connexité mentales, ou surtout mentales, qui unifie tout un chacun. La seule différence réside en ceci que tandis qu’une personne ordinaire est connexe et continue relativement au temps externe, le voyageur temporel est connexe et continu seulement eu égard à son propre temps personnel. Si l’on prend les phases dans l’ordre, le changement mental (et corporel) est essentiellement graduel plutôt que soudain, et à aucun moment n’y a-t-il de changement soudain quant à trop d’aspects différents à la fois. (Nous pouvons inclure la position dans le temps externe parmi les aspects dont nous faisons le suivi si nous le souhaitons. Elle pourra changer de manière discontinue relativement au temps personnel si trop de choses ne changent pas à la fois). De nombreux traits et de nombreuses traces durent toute une vie. Enfin, la connexité et la continuité ne sont pas accidentelles. Elles sont explicables ; et elles sont en outre expliquées grâce au fait que les propriétés de chaque phase dépendent causalement de celles des phases immédiatement précédentes dans le temps personnel, la dépendance étant telle qu’elle tend à garder les choses inchangées (4).

Pour comprendre l’objectif de mon réquisit final de continuité causale, voyons comment il exclut un cas de contrefaçon de voyage temporel. Fred a été créé ex nihilo, tel quel au beau milieu de sa vie ; il a vécu un moment puis il est mort. Il a été créé par un démon, et le démon a choisi au hasard à quoi ressemblerait Fred au moment de sa création. Bien plus tard, quelqu’un d’autre, à savoir Sam, a fini par ressembler à Fred lorsqu’il fut d’abord créé. Au moment même où la ressemblance est devenue parfaite, le démon a détruit Sam. Fred et Sam sont tous deux presque comme une seule personne : un voyageur temporel dont le temps personnel commence à la naissance de Sam, se poursuit jusqu’à la destruction de Sam et la création de Fred, et de là continue jusqu’à la mort de Fred. Prises dans cet ordre, les phases de Fred-avec-Sam possèdent la bonne connexité et la bonne continuité. Mais elles manquent de continuité causale, et par conséquent Fred-avec-Sam n’est ni une même personne ni un voyageur temporel. Le fait qu’étaient strictement semblables Fred à sa création et Sam à sa destruction relevait peut-être d’une pure coïncidence ; la connexité et la continuité de Fred-avec-Sam de part et d’autre du point crucial sont alors accidentelles. Au lieu de cela, le démon s’est peut-être souvenu de ce à quoi Fred ressemblait, a guidé Sam vers une ressemblance parfaite, a observé ses progrès, et l’a détruit au bon moment. La connexité et la continuité de Fred-avec-Sam ont alors une explication causale, mais d’un genre erroné. En aucune façon, les premières phases de Fred ne dépendent causalement quant à leurs propriétés des dernières phases de Sam. Le cas de Fred et de Sam est donc à bon droit disqualifié : il ne s’agit ni d’un cas d’identité personnelle et ni d’un cas de voyage dans le temps.

Nous pourrions nous attendre à ce que lorsqu’un voyageur temporel visite le passé se produise une inversion de la causalité. Vous pourriez le frapper au visage avant qu’il ne parte, lui causant ainsi un œil au beurre noir des siècles plus tôt. En fait, le voyage dans le passé implique nécessairement une causalité inversée. Le voyage dans le temps nécessite l’identité personnelle ; celui qui part doit être la même personne que celui qui arrive. Ceci exige la continuité causale, causalité qui se produit dans le sens qui va des phases antérieures vers les postérieures, selon l’ordre du temps personnel. L’ordre du temps personnel et celui du temps externe en arrivent toutefois à une discordance, et se produit une relation de causalité entre les phases postérieures et les phases antérieures selon l’ordre du temps externe. J’ai donné ailleurs une analyse de la causalité en termes de chaînes de dépendance contrefactuelle, et j’ai pris soin que mon analyse n’exclue pas a priori l’inversion causale (5). Je pense que je peux soutenir (mais pas ici) que sous mon analyse la direction de la dépendance contrefactuelle et de la causalité est gouvernée par la direction d’autres asymétries de facto du temps. Ceci étant admis, la causalité inversée et le voyage dans le temps ne sont pas tous les deux exclus, mais peuvent se produire seulement là où l’on a affaire à des exceptions à ces asymétries. Comme je l’ai dit au début, le monde du voyageur temporel serait un monde des plus étranges.

Ce serait un monde encore plus étrange s’il y existait des inversions causales locales (mais seulement locales) et donc aussi des boucles causales : des chaînes causales fermées dans lesquelles quelques liens causaux seraient normaux quant à leur direction, alors que d’autres seraient inversés. (Peut-être y a-t-il nécessairement des boucles s’il y a inversion ; je n’en suis pas certain). Chaque événement sur la boucle a une explication causale, étant causé par des événements situés ailleurs sur la boucle. Ceci ne signifie pas que la boucle comme telle soit causée ou explicable. Elle peut ne pas l’être. Son caractère inexplicable est particulièrement notable si elle est composée de ce genre de processus causaux qui transmettent l’information. Souvenons-nous du voyageur temporel qui se parle à lui-même. Il se parlait à lui-même du voyage dans le temps, et au cours de la conversation son moi plus âgé a expliqué à son moi plus jeune comment construire une machine à voyager dans le temps. Cette information n’était disponible d’aucune autre manière. Son moi plus âgé connaissait comment faire parce que son moi plus jeune avait été renseigné et que l’information a été préservée par les processus causaux que constituent l’enregistrement, le stockage, et la récupération des traces mémorielles. Son moi plus jeune sut, après la conversation, parce que son moi plus âgé avait su, et que l’information a été préservée par les processus causaux que constitue le fait de dire. Mais d’où provient d’abord l’information ? Pourquoi toute l’affaire s’est-elle produite ? Il n’y a tout simplement pas de réponse. Les parties de la boucle sont explicables, mais la boucle elle-même ne l’est pas. Etrange ! Mais pas impossible, et pas trop différent de choses inexplicables auxquelles nous sommes habitués. Presque tout le monde s’accorde sur le fait que Dieu, ou le Big Bang, ou tout le passé infini, ou la désintégration d’un atome de tritium, sont non causés et inexplicables. Si ces choses-là sont possibles, pourquoi pas alors les boucles causales inexplicables qui surgissent dans le voyage temporel ?

 

[L'intégralité (et donc la suite et la fin) de ce texte peut se trouver ici, au format .pdf]


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(4) Je discute plus longuement la relation entre identité personnelle et connexité mentale et continuité dans “Survival and Identity” in The Identity of Persons, éd. Amelie Rorty (à paraître [NDT : Berkeley, University of California Press, 1976]).


(5) “Causation”, The Journal of Philosophy, vol. 70 (1973), pp. 556-567 ; l’analyse repose sur l’analyse des contrefactuels donnée dans mon Counterfactuals (Oxford, 1973).

 

 

11.10.2009

Les paradoxes du voyage dans le temps

 

« Si le dieu ajoute un lendemain, recevons-le avec joie. » (Sénèque, Lettres à Lucilius, XII)

 

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Voici la première partie de notre traduction de l'article de David K. Lewis (The Paradoxes of Time Travel) paru en avril 1976 dans American Philosophical Quarterly.

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Les paradoxes du voyage dans le temps

Par David Kellogg Lewis


Je soutiens que le voyage dans le temps est possible. Les paradoxes du voyage dans le temps sont des bizarreries, pas des impossibilités. Ils ne prouvent que ce dont peu auraient douté, à savoir qu’un monde possible dans lequel il y aurait voyage dans le temps serait un monde très étrange, différent de manières fondamentales du monde que nous pensons être le nôtre.

Je me préoccuperai ici de ce genre de voyage dans le temps qui est raconté par la science-fiction. Les écrivains de science-fiction n’ont bien entendu pas tous les idées claires, et l’on a souvent écrit des histoires de voyage dans le temps incohérentes. Toutefois, quelques auteurs ont fait le tour du problème avec beaucoup de soin, et leurs histoires sont parfaitement cohérentes (1).

Si je suis en mesure de justifier la cohérence de certaines histoires de voyage dans le temps de la science-fiction, alors je suppose que des justifications parallèles peuvent être données relativement à certaines hypothèses physiques controversées, telles que l’hypothèse selon laquelle le temps est circulaire ou l’hypothèse qu’il existe des particules qui voyagent plus vite que la lumière. Je n’explorerai cependant pas ces parallèles ici.

Qu’est-ce que le voyage dans le temps ? Il implique inévitablement une discordance entre temps et temps. Tout voyageur part puis arrive à sa destination ; le temps écoulé entre le départ et l’arrivée (positif, ou peut-être égal à zéro) est la durée du voyage. Mais s’il est un voyageur temporel, l’intervalle temporel entre le départ et l’arrivée n’est pas égal à la durée du voyage. Il part ; il voyage pendant une heure, par exemple ; puis il arrive. Le temps auquel il arrive n’est pas le temps correspondant à une heure après son départ. Il est plus tard, s’il a voyagé vers le futur ; plus tôt, s’il a voyagé vers le passé. S’il a voyagé loin vers le passé, il est même plus tôt qu’à son départ. Comment est-il possible que les deux mêmes événements, son départ et son arrivée, soient séparés par deux laps de temps inégaux ?

Il est tentant de répondre qu’il doit exister deux dimensions temporelles indépendantes ; pour que le voyage dans le temps soit possible, le temps ne doit pas être une ligne mais un plan (2). Deux événements peuvent alors être séparés par des intervalles inégaux s’ils sont plus éloignés dans une des dimensions temporelles que dans l’autre. Les vies des gens ordinaires suivent une ligne droite diagonale à travers le plan temporel, ligne dotée d’une pente d’exactement une heure de temps1 par heure de temps2. La vie du voyageur temporel suit un chemin courbe, de pente variable.

Examinée de plus près, cependant, cette description semble ne pas nous restituer le voyage dans le temps tel que nous le connaissons d’après les histoires de science-fiction. Lorsque le voyageur temporel visite à nouveau les jours de son enfance, ses compagnons de jeux seront-ils là ? Non ; il n’a pas atteint la partie du plan temporel où ils se trouvent. Il n’est plus séparé d’eux le long de l’une des deux dimensions temporelles, mais il est toujours séparé d’eux le long de l’autre. Je ne dis pas que le temps bidimensionnel est impossible, ou qu’il n’y a aucune manière de le rendre compatible avec la conception habituelle de ce à quoi ressemblerait un voyage dans le temps. Néanmoins, je ne dirai rien de plus du temps bidimensionnel. Laissons-le de côté, et voyons comment le voyage temporel est possible même dans un temps unidimensionnel.

Le monde – le monde du voyageur temporel, ou le nôtre – est une multiplicité quadridimensionnelle d’événements. Le temps est l’une des quatre dimensions, tout comme le sont les dimensions spatiales, sauf que les lois de la nature en vigueur distinguent entre le temps et les autres dimensions – ou plutôt, peut-être, entre diverses dimensions de type temporel et diverses dimensions de type spatial. (Le temps demeure unidimensionnel puisque l’on n’a pas affaire à deux dimensions orthogonales de type temporel). Les choses qui durent sont des lignes de type temporel : des touts composés de parties temporelles, ou phases, situées en divers temps et lieux. Le changement est une différence qualitative entre différentes phases – différentes parties temporelles – d’une chose qui dure, tout comme un « changement » de panorama de l’est à l’ouest est une différence qualitative entre les parties spatiales orientales et occidentales du paysage. Si vous deviez changer d’avis concernant la possibilité du voyage dans le temps grâce à cet article, il y aurait une différence d’opinion entre deux différentes parties temporelles de vous-même, la phase qui commence à lire et la phase ultérieure qui a fini la lecture.

Si le changement est une différence qualitative entre les parties temporelles de quelque chose, alors ce qui ne possède pas de parties temporelles ne peut pas changer. Les nombres, par exemple, ne peuvent pas changer, ni ne le peuvent les événements à un instant donné du temps, puisqu’ils ne peuvent pas être subdivisés en parties temporelles dissimilaires. (Nous avons laissé de côté le temps bidimensionnel, et par conséquent la possibilité qu’un événement puisse être instantané le long d’une dimension temporelle mais divisible le long de l’autre). Il est essentiel de distinguer entre le changement et le « changement de Cambridge » (*) qui peut arriver à n’importe quoi. Même un nombre est susceptible de « changer » s’il était, mais n’est plus, le taux de change entre Livre Sterling et Dollar. Même un événement instantané est en mesure de « changer » puisque d’un jour à l’autre, son âge peut passer d’un an à un an et un jour, ou bien il peut être oublié la veille, et remémoré le lendemain. Mais il ne s’agit pas là de changements authentiques. Il ne suffit pas d’une bonne vieille inversion de la valeur de vérité d’une proposition relative au temps et portant sur quelque chose pour produire un changement dans la chose elle-même.

Un voyageur temporel est, comme tout le monde, une ligne à travers la multiplicité de l’espace-temps, un tout composé de phases situées en divers temps et lieux. Il n’est cependant pas une ligne comme les autres. S’il voyage vers le passé, il est une ligne en zigzag, revenant sur elle-même. S’il voyage vers le futur, il est une ligne étirée. Et si, quelle que soit la direction dans le temps, il voyage instantanément, de telle manière qu’il n’y ait pas de phases intermédiaires entre la phase qui part et celle qui arrive et que son voyage ait une durée nulle, il est alors une ligne discontinue.

J’ai demandé comment il est possible que les deux mêmes événements soit séparés par deux durées inégales, et j’ai laissé de côté la réponse selon laquelle le temps pourrait avoir deux dimensions indépendantes. Au lieu de cela, j’ai répondu en distinguant le temps lui-même, que j’appellerai temps externe, du temps personnel d’un voyageur temporel particulier : grosso modo ce qui est mesuré par sa montre. Disons que son voyage prend une heure de son temps personnel ; sa montre indique une heure de plus à son arrivée qu’à son départ. Mais, dans le temps externe, son arrivée a lieu plus d’une heure après son départ s’il voyage vers le futur ; ou l’arrivée a lieu avant son départ dans le temps externe (ou moins d’une heure après), s’il voyage vers le passé.

Tout ceci est sommaire. Je ne souhaite pas définir le temps personnel de manière opérationnelle, en rendant les montres infaillibles par définition. Ce qui est mesuré par ma propre montre est souvent en désaccord avec le temps externe, et pourtant je ne suis pas un voyageur temporel ; ce que mesure ma montre mal réglée n’est ni le temps lui-même ni mon temps personnel. Au lieu d’une définition opérationnelle, nous avons besoin d’une définition fonctionnelle du temps personnel : il s’agit de ce qui tient un certain rôle dans la figure des événements qui comprennent la vie du voyageur temporel. Si vous considérez les phases d’une personne ordinaire, elles manifestent certaines régularités quant au temps externe. Pour la plupart, les propriétés changent de manière continue et familière, au fur et à mesure. D’abord viennent les phases infantiles et, à la fin, les séniles. Les souvenirs s’accumulent. La nourriture est digérée. Les cheveux poussent. Les aiguilles de la montre se déplacent. Si vous considérez plutôt les phases d’un voyageur temporel, elles ne manifestent pas les régularités habituelles relativement au temps. Il existe toutefois une manière d’assigner des coordonnées aux phases du voyageur temporel, et une manière seulement (excepté le choix arbitraire d’un point zéro), de telle sorte que les régularités qui se produisent, eu égard à cette assignation, correspondent à celles qui se produisent habituellement relativement au temps externe. Relativement à l’assignation correcte, les propriétés, pour la plupart, changent de manière continue et familière, au fur et à mesure. D’abord viennent les phases infantiles et, à la fin, les séniles. Les souvenirs s’accumulent. La nourriture est digérée. Les cheveux poussent. Les aiguilles de la montre se déplacent. L’assignation des coordonnées qui donne cette correspondance, c’est le temps personnel du voyageur temporel. S’il ne s’agit pas réellement du temps, le temps personnel joue toutefois le même rôle dans sa vie que le temps joue dans la vie des gens ordinaires. Il est suffisamment similaire au temps pour que nous puissions – avec la prudence nécessaire – transplanter notre vocabulaire temporel dans celui-ci afin de discuter des événements qui le concernent. Tandis que le voyageur temporel s’apprête à se mettre en route, nous pouvons dire sans contradiction : «Bientôt il sera dans le passé ». Nous voulons dire qu’une phase de lui-même se trouve légèrement plus tard dans son temps personnel mais cependant bien plus tôt dans le temps externe que la phase de lui-même qui est présente au moment où nous prononçons la phrase.

Nous pouvons assigner des positions dans le temps personnel du voyageur temporel non seulement aux phases elles-mêmes, mais aussi aux événements qui se produisent autour de lui. Il y a longtemps, César va mourir bientôt ; c’est-à-dire, une phase légèrement postérieure à sa phase présente dans le temps personnel du voyageur temporel, mais loin dans le temps externe, est simultanée à la mort de César. Nous pourrions même étendre l’assignation du temps personnel aux événements qui ne font pas partie de la vie du voyageur temporel, et qui ne sont simultanés à aucune de ses phases. Si ses funérailles dans l’Egypte Antique sont séparées de sa mort de trois jours de temps externe et que sa mort est séparée de soixante dix années de son temps personnel, alors nous pouvons additionner les deux intervalles et dire que ses funérailles suivent sa naissance de soixante dix ans et trois jours de temps personnel étendu. De même, un spectateur pourrait dire avec vérité, trois années après le dernier départ d’un autre voyageur temporel célèbre, que « il pourrait en ce moment même – si je puis utiliser cette expression – être en train de se promener sur des barrières de corail oolithiques pleine de plésiosaures, ou près des solitaires mers salées du Trias » (3). Si le voyageur dans le temps se promène vraiment sur une barrière de corail oolithique trois ans après son départ dans son temps personnel, alors il est vrai de dire, eu égard à son temps personnel étendu, que la promenade a lieu « en ce moment même ».

Nous pourrions comparer des intervalles de temps externes à des distances à vol d’oiseau, et des intervalles de temps personnel à des distances le long d’un chemin sinueux. La vie du voyageur temporel est comme un chemin de fer de montagne. Le lieu à trois kilomètres à l’est d’ici peut aussi se situer à douze kilomètres à l’ouest, si l’on se trouve sur la ligne. Nous n’avons manifestement pas affaire à deux dimensions indépendantes. Tout comme la distance le long du chemin de fer n’est pas une quatrième dimension spatiale, le temps personnel du voyageur temporel n’est pas une deuxième dimension temporelle. La distance par rapport au bas de la ligne à laquelle se trouve un lieu dépend de sa position dans un espace tridimensionnel, et, de même, la position des événements dans le temps personnel dépend de leur position dans un temps externe unidimensionnel.

A huit kilomètres d’ici, vers le bas de la ligne, se trouve un lieu où la ligne passe sous le chevalet d’un pont ; trois kilomètres plus loin, se trouve un lieu où la ligne passe au-dessus du chevalet d’un pont ; il s’agit là d’un seul et même lieu. Le chevalet de pont où la ligne se croise elle-même se situe à deux positions différentes le long de la ligne, à huit kilomètres d’ici et à onze. De la même manière, un événement de la vie d’un voyageur temporel peut avoir plus d’une position dans son temps personnel. S’il revient vers le passé, mais pas trop loin, il sera en mesure de se parler à lui-même. La conversation implique deux phases, séparées dans son temps personnel mais simultanées dans le temps externe. La position de la conversation dans le temps personnel devrait être la position de la phase qui y est impliquée. Mais il existe deux phases de ce type ; pour que la conversation partage les positions des deux phases, on doit lui assigner deux positions différentes dans le temps personnel.

 

(A SUIVRE)


(1) J’ai en particulier à l’esprit deux des histoires de voyage dans le temps de Robert A. Heinlein : “By His Bootstraps” in R.A. Heinlein, The Menace from Earth (Hicksville, N.Y., 1959) [NDT : « Un self made man » (traduction de J.-P. Pugi) ; in Le livre d'or : Robert HEINLEIN, Pocket, Le Livre d'Or n° 5102, 1981] et “—All You Zombies—”, in R.A. Heinlein, The Unpleasant Profession of Jonathan Hoag (Hicksville, N.Y., 1959) [NDT : « La mère célibataire », in 1962/11 OPTA, Coll. Fiction (revue) n°108 ; traduit par M. Deutsch].


(2) Une description du voyage temporel au sein d’un temps bidimensionnel peut se trouver dans : Jack W. Meiland, “A Two-Dimensional Passage Model of Time for Time Travel”, Philosophical Studies, vol. 26 (1974), pp. 153-173 ; et dans les chapitres initiaux de : Isaac Asimov, The End of Eternity (Garden City, N.Y., 1955) [NDT : La fin de l’éternité, Denoël, Présence du futur, 105, 1967]. Le dénouement d’Asimov, toutefois, semble nécessiter une conception différente du voyage dans le temps.


(*) Expression de Peter Geach (1969, 71-2) en l’honneur des philosophes de Cambridge Russell et McTaggart. Par exemple, si Théétète grandit et devient plus grand que Socrate sans que ce dernier ne change de taille, il ne s’agit pas d’un changement « réel » quant à Socrate. Ce changement qui affecte Socrate est appelé changement de Cambridge. (NdT)


(3) H.G. Wells, The Time Machine, An Invention (London, 1895), épilogue [NdT : La Machine à explorer le temps, Mercure de France, 1895, traduction de H.D. Davray]. Le passage est critiqué comme étant contradictoire dans l’article de Donald C. Williams, “The Myth of Passage”, The Journal of Philosophy, vol. 48 (1951), p. 463.

 

13.09.2009

Memorabilia

« La civilisation, force est de le constater, devient universellement vulgaire ; si on veut l'affranchir des tendances qui la maintiennent vers le bas, il faut recenser et combiner toutes les tendances qui la mènent vers le haut.» (Sarane Alexandrian - R.I.P.)

 

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« [L]e monde des Esprits s’ouvre pour nous. » (Gérard de Nerval)

 

 

 

23.08.2009

Concept Horror

 

"You're dead, you're dead. Are we talking philosophy ?" (Pynchon, Inherent Vice)

 

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Concept Horror, quatrième volume de la revue Collapse, étant épuisé, Urbanomic a décidé d'en proposer une version numérique.

 

 

 

12.07.2009

Torquere leges (III)

C’est le 24 avril 2009 que s’est tenue la deuxième conférence Speculative realism (UWE, Bristol). Contrairement à la précédente (avril 2007, qui fut intégralement transcrite dans Collapse III), Quentin Meillassoux, défenseur du matérialisme spéculatif, ne faisait pas partie des intervenants. Pour prolonger la discussion autour des thèmes d’Après la finitude, nous proposons donc ci-après notre traduction de la conférence d’Alberto Toscano (Goldsmiths, University of London) qui se substitua à celle de Meillassoux.


D’une manière judicieuse, Alberto Toscano utilise l’ouvrage de Lucio Colletti, intitulé le marxisme et Hegel (paru en italien chez Laterza en 1969 ; la pagination qui sera utilisée ici est celle de la traduction de 1976 réalisée par Jean-Claude Biette et Christian Gauchet pour les éditions Champ Libre). En effet, via Colletti, Toscano tente de mettre à mal la notion même de « matérialisme spéculatif » – syntagme qui, prima facie, a des allures d'oxymore. Ainsi que nous l’indiquions allusivement dans ce texte, il appert que dans le contexte de sa réfutation du corrélationisme fort (c’est-à-dire, en fait, de cette assertion : il se peut que le Tout-Autre soit), la manière dont Meillassoux affirme en substance que « la logique régit l’être et lui impose ses principes » semble incohérente. D'un autre biais, cette question est développée de façon fort pertinente par Toscano, qui à la suite de Colletti, voit dans la spéculation elle-même – conçue comme la prétention de la pensée philosophique à englober l’être logiquement – un avatar de l’idéalisme qui conduit à grever les visées matérialistes de Meillassoux, du moins sur le plan de la forme (Vernunft versus Verstand). Selon Colletti, le matérialisme consiste en effet, contre l’identité parménidienne de la pensée et de l’être, à ne pas transiger sur le caractère extra-logique de la réalité. La racine de ce défaut du matérialisme spéculatif se trouverait finalement, pour Alberto Toscano, dans une amphibologie de l’usage du concept d’ « absolu » dans Après la finitude.


Si ce texte d’Alberto Toscano défend une partie du legs de Kant – seul philosophe idéaliste allemand chez lequel, selon Colletti, on trouve un « grain de matérialisme » –, il ne privilégie toutefois pas purement et simplement l’idéalisme transcendantal aux dépends du matérialisme ; sa reprise de la notion marxienne de l’ « abstraction réelle », par exemple, en fait foi. Cette critique de la critique de la Critique montre donc en particulier le caractère contestable de la réfutation du corrélationnisme fort par Meillassoux, puisque celle-ci reste in fine idéaliste. Quant au corrélationisme faible (i.e. le kantisme), remarquons cependant qu’il demeure logiquement affecté par la contradiction décelée en son sein par Meillassoux, à savoir, encore une fois, son absolutisation et sa désabsolutisation simultanée du corrélat et de la facticité.

 

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Contre la spéculation, ou une critique de la critique de la Critique

Remarque concernant Après la finitude de Quentin Meillassoux

par Alberto Toscano


Cette présentation tente d’explorer une question crue et très simple provoquée par Après la finitude de Quentin Meillassoux : le matérialisme et la spéculation sont-ils compatibles ? Afin d’esquisser une réponse, je prendrai ce qui pourrait d’abord sembler un détour par une ligne de pensée apparemment distincte, à savoir celle du marxiste italien anti-hégélien Lucio Colletti, en me concentrant en particulier sur son Le marxisme et Hegel de 1969 – un livre qui en son temps eut un impact remarquable sur le débat du matérialisme historique et dialectique. Au moyen de cette comparaison théorique, je tenterai d’élucider ce qui m’apparaît comme quelques-uns des enjeux du puissant livre de Meillassoux. A cet égard, ma question directrice s’ouvrira sur quelques autres, subsidiaires ; deux d’entres elles étant d’une importance particulière : « La spéculation non-métaphysique est-elle possible ? » et « Quelle est la différence entre le réalisme et le matérialisme ? (et en fait entre ceux-ci et le naturalisme) » A l’arrière plan de ces questions réside le problème de la démarcation – spécialement la triple démarcation entre science, philosophie et idéologie. La comparaison avec une ligne de recherche interne au marxisme du XXème siècle qui a de nombreuses affinités avec la proposition de Meillassoux est également significative, je pense, car elle nous permet d’aborder l’un des gestes rhétoriques forts qui donne à ce petit livre son caractère polémique, et même politique, dans la mesure où l’on peut parler d’une politique immanente à la philosophie comme Kampfplatz, champ de bataille, cette image kantienne chère à Althusser. Ce geste implique d’enrôler un certain matérialisme spéculatif contre les effets extra-philosophiques pernicieux du corrélationisme, résumés par la notion de fidéisme. Lorsqu’il est question de ces arguments, principalement répétés au chapitre 2 d’Après la finitude, je pense qu’il est juste d’affirmer, dans les termes de la démarcation susmentionnée, que Meillassoux se lance dans une lutte idéologique fondée sur la démarcation spécifique entre philosophie et science, en tant qu’elles se rapportent à des questions de nécessité et de croyance. Le matérialisme spéculatif est aussi une opération idéologique visant à mettre fin à la collusion du corrélationisme avec l’irrationalisme (« Matérialisme dialectique et Irrationalisme », d’ailleurs, était le sous-titre du livre de Colletti).

Meillassoux met sa recherche en contact explicite avec le problème de l’idéologie lorsqu’il caractérise le matérialisme spéculatif comme une approche qui supprime toute « métaphysique dogmatique », comme un rejet de la nécessité réelle et de la raison suffisante fondé sur l’opération suivante : « le rejet de la métaphysique dogmatique signifie le rejet de toute nécessité réelle : a fortiori le rejet du principe de raison , ainsi que de la preuve ontologique, qui est la clef de voûte permettant au système de la nécessité réelle de se clore sur lui-même. » Il poursuit en déclarant qu’ « un tel refus du dogmatisme fournit la condition minimale de toute critique des idéologies pour autant qu’une idéologie n’est pas identifiable à n’importe quelle représentation leurrante, mais à toute forme de pseudo-rationalité visant à établir que ce qui existe effectivement doit de toute nécessité exister. » (p. 46) Au fond, Meillassoux souhaite combiner et revitaliser deux aspects de la critique de la métaphysique et de la religion faite par les Lumières. D’une part, un matérialisme spéculatif vise à saper le dogmatisme des entités nécessaires, le dogmatisme de la métaphysique classique, rationalisme inclus. D’autre part, le matérialisme spéculatif est requis contre la manière dont le corrélationisme rend toute croyance légitime par son rejet de l’absoluité de la réalité (c’est-à-dire en rendant l’archi-fossile impensable). Mais ceci a pour conséquence que la critique de la métaphysique ne doit pas être une critique déflationniste, relativiste ou conventionnaliste, autrement dit qu’elle ne doit pas être une critique corrélationiste. Le caractère brillant (mais aussi problématique, comme je le montrerai) de l’entreprise de Meillassoux provient de la manière dont il articule les deux réquisits apparemment contradictoires de l’anti-dogmatisme et de la spéculation. En conséquence, ainsi qu’il l’écrit, « nous devons découvrir une nécessité absolue qui ne reconduise à aucun étant absolument nécessaire », donc démarquer la pensée absolutisante de la pensée absolutiste, et la spéculation de la métaphysique. Ceci nécessite de résister à ce que Meillassoux appelle « l’implication désabsolutoire », qui pose que « si la métaphysique est périmée, l’absolu l’est aussi bien. » (p. 47) Le kantisme, ou, selon le lexique de Meillassoux, le « corrélationisme faible », en est partiellement responsable en ceci qu’il maintient comme pensable un réel non corrélé et non contradictoire, ce qui a pour conséquence qu’il n’entraîne pas les mêmes effets irrationalistes que le corrélationisme fort, spécialement dans ces dernières variétés heideggériennes ou wittgensteiniennes. C’est en discutant du corrélationisme fort que la tentative de Meillassoux pour infuser au matérialisme spéculatif l’esprit polémique des Lumières radicales est particulièrement visible, ce qui mène à la formulation de ce que nous pourrions appeler des Lumières absolues. L’accusation portée par Meillassoux à l’encontre du corrélationisme fort d’être un nouvel obscurantisme, une sorte de carte blanche pour toutes les superstitions, se concentre sur la catégorie de facticité. Celle-ci désigne ces invariants structuraux ou paramètres transcendantaux qui gouvernent un monde donné ou un domaine de corrélation mais qui eux-mêmes ne sont pas ouverts à l’explication, la déduction ou la dérivation rationnelle. A cet égard, la facticité est une forme d’ignorance réflexive. Comme le dit Meillassoux, « la facticité est seulement l’ignorance du devoir-être-ainsi de la structure corrélationnelle. » (p. 54) La facticité est ici synonyme de finitude et d’une forme d’anti-fondationnalisme affirmant, ainsi que l’écrit Meillassoux, « que rien ne peut être dit absolument impossible, pas même l’impensable. » (p. 55) Le corrélationisme fort génère une forme de permissivité octroyée philosophiquement qui rend impossible d’établir le critère même qui pourrait « disqualifier » les discours irrationnels. Ainsi qu’il le remarque, alors que le corrélationisme faible a supprimé le réalisme naïf, le corrélationisme fort annule une certaine notion de l’absolu en opposant la facticité de la corrélation à tout idéalisme spéculatif.

C’est la complicité du corrélationisme fort avec un retour du religieux qui confère à la dénonciation spéculative de Meillassoux son urgence idéologique. Sa « prégnance contemporaine », écrit-il, « nous paraît […] repérable à même l’immunité dont semble désormais bénéficier les croyances religieuses par rapport aux contraintes du concept. » (p. 60) Selon Après la finitude, nous vivons en des temps où l’hégémonie idéologique des philosophies du corrélationisme fort, avec leur affirmation d’une facticité au-delà de toute explication, leur émerveillement muet face aux choses telles qu’elles sont, a révoqué tous les instruments rationnels pour réfuter ou écarter les croyances irrationnelles. D’une manière étonnante, et j’y reviendrai lorsque je parlerai de Colletti, l’irrationnalisme corrélationiste est fondé sur sa résiliation de l’identité parménidienne entre être et pensée, conséquence qu’il tire de la facticité que « Être et pensée doivent être pensés comme pouvant être tout autres. » (p. 61) Avec un tel point de vue, il est impossible d’exclure l’incommensurabilité radicale entre l’en-soi et la pensée. Quelle en est la conséquence ? Que si la revendication de la pensée à penser l’absolu est drastiquement battue en brèche, un absolu irrationnel demeure, et même prolifère. D’où la grande influence contemporaine fondamentalement incontestée d’un « fidéisme de n’importe quelle croyance » pluraliste et sceptiquement permissif. Le point de savoir si en réalité Meillassoux pense ou non que le corrélationisme a joué un rôle causal dans l’incitation à l’actuel retour du religieux n’est pas clair, mais il développe parfaitement la manière dont il l’implique. Selon ses mots mêmes :

« La fin de la métaphysique conçue comme “désabsolutisation de la pensée” consiste ainsi en la légitimation par la raison de n’importe quelle croyance religieuse (ou “poético-religieuse”) en l’absolu, dès lors que celle-ci ne se revendique que d’elle-même. Pour le dire autrement : la fin de la métaphysique, en chassant la raison de toutes ses prétentions à l’absolu a pris la forme d’un retour exacerbé du religieux. » (p. 62)

En se fondant sur cet argument, Meillassoux formule son propre projet selon les termes classiques des Lumières françaises, et en particulier ceux de Voltaire, comme une lutte contre le fanatisme (de manière caractéristique, Meillassoux n’emploie pas la définition kantienne du fanatisme, ou Schwärmerei, qui pour Kant implique l’illusion hyper-rationaliste de « voir l’infini », contre quoi la philosophie critique érige ses proscriptions iconoclastes). La relation entre fidéisme et fanatisme est quelque peu floue, mais il est curieux, et l’on pourrait même dire un peu ennuyeux, que Meillassoux s’acoquine avec la thèse conservatrice selon laquelle une prolifération relativiste de croyances, au-delà de tout horizon de légitimité, est une forme de déchristianisation, l’avers de sa conviction également discutable que la rationalité critique occidentale est une « rationalisation progressive du judéo-christianisme, sous l’influence de la philosophie grecque. » (p. 64) Dans un pur style des Lumières, Meillassoux veut soutenir que le corrélationisme fort, en collusion avec « l’enreligement » de la raison, nous a laissé impuissants pour argumenter rationnellement – plutôt que sur des bases morales ad hoc – contre toutes les variétés du fanatisme, y compris, selon une allusion étrange, celles qui peuvent recourir aux « pires violences » (p. 65), et dont la prétention à atteindre un fidéisme corrélationiste de l’absolu irrationnel ne peut pas elle-même être disqualifiée. A la fin du chapitre 2 d’Après la finitude, Meillassoux va même jusqu’à affirmer que le « fanatisme » contemporain est l’effet de la rationalité critique, un sous-produit de l’attaque effectivement émancipatrice de celle-ci contre le dogmatisme, qui a retiré tout obstacle aux revendications de la « foi aveugle ». Sans s’étendre sur les références, sous-déterminées et extrêmement allusives, au fanatisme contemporain qui donne aux propos de Meillassoux leur urgence, ni sur les affirmations plutôt douteuses concernant le rapport entre christianisme et raison occidentale, je voudrais, dans le reste de cette présentation, contester la plausibilité des Lumières renouvelées de Meillassoux, et, ainsi je l’ai dit, grâce à un détour par le Le marxisme et Hegel de Colletti. Je souhaite exposer deux arguments interconnectés. D’abord, que prêter attention à la distinction entre Kant et Hegel telle qu’elle est formulée par Colletti nous permet d’émettre des doutes sur la possibilité même d’un matérialisme spéculatif, et d’offrir une défense marxienne crédible du corrélationisme faible kantien comme élément d’une pensée matérialiste authentique. Deuxièmement, et de façon nettement plus brève, que la discussion apparentée, à laquelle se livre Colletti au sujet de l’hypostase et de l’ « abstraction réelle », démontre la faiblesse de la tentative de Meillassoux pour revivifier l’attaque des Lumières contre le fanatisme. Derrière ces deux affirmations réside la conviction que, en dépit de son indéniable subtilité, l’attaque de Meillassoux contre les paramètres idéalistes du corrélationisme est, en dernière instance, elle-même idéaliste quant à sa forme, problème qui affecte également sa tentative d’intervenir idéologiquement, via une reformulation du combat des Lumières contre le fanatisme, dans « le retour au religieux » contemporain.

Les raisons qui gouvernent la comparaison avec Colletti que je propose sont multiples. Pour commencer, je souhaite utiliser cet exercice disjonctif pour commencer à faire le tour de la relation entre le matérialisme spéculatif de Meillassoux et les types de matérialismes de la pratique ou de l’histoire qui se réfèrent à Marx. Le choix de Colletti est dicté par la nature même de son intervention dans Le marxisme et Hegel : elle était conçue pour contrer l’idéalisme et le rejet de la science qu’il voyait comme l’héritage hégélien au sein de marxisme occidental. A cet égard, son esprit, sinon sa cible spécifique, n'est pas si distant de celui de Meillassoux. En outre, Colletti a une affinité plus spécifique avec Meillassoux (1). Tous deux considèrent en effet la pensée scientifique comme indissociable de l’affirmation du principe de non-contradiction. Meillassoux asserte, vers la fin du chapitre 3 d’Après la finitude que : « La dialectique ou les logiques paraconsistantes se révèleraient comme l’étude des contradictions de pensée produisant des effets dans la pensée, mais non des contradictions ontologiques découvertes par la pensée dans son monde environnant. » (pp. 106-107). La distinction entre contradictions dans la pensée et contradictions dans la réalité est si centrale dans l’œuvre de Colletti qu’elle a finalement mené à son abandon du marxisme, coupable à ses yeux de maintenir la possibilité de contradictions dans le réel. Mais les différentes manières d’argumenter contre les contradictions dans la réalité chez Colletti et Meillassoux sont déjà indicatrices de différences plus grandes dans leur défense philosophique de la science contre l’idéalisme. Colletti se tourne vers l’essai de Kant sur les grandeurs négatives de 1763 pour affirmer que :

« Le principe fondamental du matérialisme et de la science… est le principe de non-contradiction. La réalité ne peut pas contenir de contradictions dialectiques mais seulement des oppositions réelles, des conflits entre forces, des relations de contrariété. Ces dernières sont ohne Widerspruch, c’est-à-dire des oppositions non contradictoires, et non des contradictions dialectiques. Ces assertions doivent être maintenues, parce qu’elles constituent le principe de la science elle-même. La science est désormais le seul moyen d’appréhender la réalité, le seul moyen d’obtenir une connaissance du monde. Il ne peut y avoir deux (qualitativement différentes) formes de connaissance. Une philosophie qui revendique pour soi un statut supérieur à la science, est une philosophie édifiante – c’est-à-dire une religion à peine déguisée. » (« Le marxisme et la dialectique »)

Plutôt que de s’appuyer sur une notion de réalité matérielle pour son argument contre la contradiction dialectique, l’argument de Meillassoux concernant la non-contradiction est totalement intra-spéculatif. La non-contradiction doit être respectée pour écarter le spectre métaphysique d’une entité absolument nécessaire que l’abandon de ce principe impliquerait. Ainsi, contrairement au lien habituel entre contradiction dialectique et ontologie du flux ou du processus, pour Meillassoux un étant contradictoire « ne pourrait devenir autre qu’il est parce qu’il n’aurait aucune altérité en laquelle devenir. » (p. 94). Autrement dit, et je tenterai de développer ce point, alors que Colletti utilise une critique matérialiste de la dialectique pour impliquer le caractère extra-logique de la réalité – le fait que dériver la dynamique du réel depuis le logique est illégitime et idéaliste –, pour Meillassoux la négation de la contradiction réelle s’appuie sur des bases intra-logiques. Mais pour développer cette question plus avant, il vaut la peine d’examiner de plus près les raisons qui se trouvent derrière la révision anti-hégélienne du marxisme de Colletti.

Commençons là où le contraste semble le plus grand : le plaidoyer de Colletti pour un matérialisme pro-scientifique prend la forme d’une défense du fini. Au tout début de son livre, il isole le point nodal de l’idéalisme dans l’énoncé de la Science de la Logique de Hegel selon lequel : « L’idéalisme philosophique consiste seulement dans le refus de reconnaître dans le Fini un existant vrai. » (I, ch. II, note II) Par conséquent, « le fini est idéal » en deux sens : c’est une simple abstraction, un isolement fugace de l’universalité concrète du Tout, et, inversement, son être véritable n’est donné que lorsqu’il est compris comme un moment de l’idéal. Selon la formulation de Hegel, dans l’Encyclopédie : « La vérité du fini est son idéalité […] Cette idéalité du fini est le principe capital de la philosophie » (§ 95). Le travail de la raison spéculative (Vernunft), en tant qu’opposé à l’intellect ou entendement (Verstand), doit traverser les diverses configurations du fini et annuler sa différence. Colletti diagnostiquera ce mépris envers la chose isolée et la pensée qui la pense (simple intellect opposé à la raison) comme une constante au sein de la philosophie idéaliste, y compris le matérialisme dialectique – l’objet polémique de son livre. Pour Colletti, la sympathie envers la critique hégélienne de l’intellect et des restrictions kantiennes imposées à la raison – qu’il rencontre chez une foule bigarrée de penseurs, de Rickert à Marcuse, de Bergson à Lukacs – est un signe de l’abdication du matérialisme et d’une position vis-à-vis de la science qui, en accordant à la philosophie le droit souverain de légiférer à propos de la réalité, transforme celle-ci en une « religion à peine déguisée ». En outre, dans la mesure où la science est vue comme isolant des entités et les traitant comme étant à la fois finies et externes à l’esprit, elle est de manière paradigmatique un produit de l’intellect, et elle est vue par conséquent comme une simple forme de pensée abstraite et incomplète – un trait plus manifeste dans le bergsonisme, mais présent, ainsi que le démontre Colletti, dans une large gamme de philosophies du XIXème et du XXème siècles. Pour Colletti, la spéculation, conçue comme la prétention de la pensée philosophique à englober l’être logiquement, est fondamentalement incompatible avec le matérialisme. En effet, il insiste sur la conviction qu’avait Hegel de revenir au rationalisme, mais en le débarrassant de sa dépendance vis-à-vis d’une forme de débat matérialiste ou scientifique. Au passage, nous pourrions remarquer que le retour de Meillassoux au rationalisme, et à Descartes en particulier, suit une approche inverse : maintenir la forme matérialiste du rationalisme, et le débarrasser de son contenu idéaliste ou théologique.

Ainsi, c’est la répudiation du fini en tant que séparé et indépendant, et la tentative de vaincre la finitude, comprise comme l’incapacité pour la pensée ou la logique de déterminer l’être, qui selon Colletti est le signe de l’hostilité de l’idéalisme envers le matérialisme scientifique. Autrement dit, c’est à cause d’une négation de la finitude, et non à cause de son affirmation, que pour l’idéalisme « [i]l n’y a plus de monde matériel indépendant. » (p. 18) L’idée d’opposition réelle, la Realrepugnanz de Kant, est significative car c’est seulement en maintenant le principe de non-contradiction et l’idée d’extériorité réelle dans le monde matériel que le matérialisme peut éviter d’être enveloppé par un idéalisme pour lequel le monde matériel est simplement une incarnation d’une raison fondamentalement inclusive et illimitée. Ainsi que le remarque Colletti, « puisque Hegel ramène cette inclusion logique des contraires qu’est la raison au principe même de l’idéalisme (la raison est l’unique réalité, il n’y a rien en dehors d’elle), il exclut précisément cette exclusion des contraires – ou extériorité de l’être à la pensée –, principe même du matérialisme. » (pp. 35-36)

Dans Le marxisme et Hegel, l’idéalisme en tant que spéculation est identifié à « la négation de toute existence extra-logique » (p. 50). C’est aussi pourquoi le matérialisme est toujours dans une certaine mesure une Unphilosophie, une anti-philosophie, fondée sur l’idée d’une extériorité de la pensée à l’être, et sur une irréductibilité corrélative de l’épistémologie scientifique à la logique spéculative. Tandis que, selon la formulation de Colletti, « Kant observe continuellement que – pour qu’il y ait connaissance – il faut un rapport de la pensée avec l’autre que soi » (p. 209), la tentative de Meillassoux pour sortir du cercle corrélationiste d’origine kantienne vers ce qu’il appelle le « Grand Dehors » implique la création d’une nouvelle figure – sous l’égide d’une contingence nécessaire et radicale – de l’identité parménidienne de la pensée avec l’être, ou, ainsi qu’il l’esquisse de manière lucide, l’invention d’un nouveau type de spéculation non-métaphysique.

Récapitulons les résultats de cette comparaison. Dans l’ouvrage de Meillassoux, le matérialisme spéculatif neutralise le corrélationisme en sapant la thèse de la finitude (ou plutôt, via le passage de la facticité à la factualité, en retournant la finitude corrélationiste contre elle-même) et en déployant un « logos de la contingence » reposant sur le principe intra-logique de non-contradiction et l’identité ultime de l’être et de la pensée. Chez Colletti, au contraire, le matérialisme critique dépend de l’affirmation du caractère extra-logique de la réalité, et de la distinction irréductible et corrélative entre contradiction logique et opposition réelle. En outre, pour Colletti, c’est précisément en transformant le fini en une idéalité, qui est englobée par la pensée logique, que la spéculation – dont la forme ne peut selon lui qu’être idéaliste – transforme le monde en une entité « éphémère », chose que le logos de la contingence de Meillassoux semblait faire également. Il vaut ici la peine de citer Colletti in extenso lorsqu’il expose son matérialisme critique :

« Le dogmatisme est la métaphysique ; la pensée critique, le matérialisme. C’est directement l’opposé chez Hegel. La métaphysique est l’identité de la pensée et de l’être : le contenu est « déjà » dans la pensée, le contenu est indépendant de l’expérience, autrement dit suprasensible ; donc, forme et contenu sont unis depuis toujours, le savoir est déjà formé, il est impossible de poser le problème de l’origine de nos connaissances. Inversement, la pensée critique s’identifie avec la thèse de l’hétérogénéité, c’est-à-dire de la différence réelle et non formelle (ou simplement « logique ») entre être et pensée. On peut en effet poser le problème « critique » de l’origine de notre connaissance dans la mesure où la connaissance elle-même n’est pas déjà donnée, mais cela présuppose en un mot que les sources de connaissance soient deux : le donné de la réceptivité ou sensibilité et la spontanéité de l’entendement. » (p. 92)

Chez Colletti, le contenu scientifique de la finitude kantienne – coupée de sa dimension morale – doit prohiber l’autosuffisance de la pensée, c’est-à-dire la spéculation. Comme il l’écrit : « Si l’on ne donne pas les présupposés réels de la pensée, on est contraint de tenir pour une réalité présupposée et donnée le savoir lui-même » (p. 91). Par conséquent, il est impératif que l’épistémologie, conçue comme l’étude de la relation de la pensée à l’être en tant qu’elle est liée à l’entreprise scientifique, ne soit pas réduite à la logique, théorie de la cohérence de la pensée avec elle-même.

Parmi les problèmes en jeu dans cette comparaison, il y a celui de l’absolu. Colletti et Meillassoux semblent se rejoindre sur la notion de l’absolu conçu comme quelque chose de distinct de ce que ce dernier nommerait le cercle corrélationnel. Comme il est dit au début du chapitre 2 d’Après la finitude, la tâche du matérialisme spéculatif consiste à « tenter de comprendre comment la pensée peut accéder au non-corrélé – à un monde capable de subsister sans être donné. Or dire cela, c’est aussi bien dire que nous devons saisir comment la pensée peut accéder à un absolu : à un être si bien délié (sens premier d’absolutus), si bien séparé de la pensée, qu’il s’offre à nous comme non-relatif à nous – capable d’exister que nous existions ou non. » (p. 39) Dans la description de Colletti, c’est précisément cette absoluité de la réalité extra-logique qui est la Némésis de l’idéalisme. Comme il le remarque : « [Pour Hegel], l’ “entendement ” est dogmatique parce qu’il rend le fini absolu. Ce terme est pris en son sens strictement étymologique : solutus ab…, libre de conditionnements, autonome, et par conséquent non conditionné et indépendant. » (pp. 83-84). Cependant, et c’est la question importante, Meillassoux ne se limite pas à la séparation de la réalité extra-logique, précisément parce que sa réfutation du corrélationisme est logique, i.e. spéculative.

En regardant à travers le prisme de la critique de l’hégélianisme par Colletti, nous pouvons reconnaître deux acceptions d’ « absolu » dans Après la finitude : d’une part, l’absoluité de l’archi-fossile, une absoluité qui s’accorde assez bien avec la défense par Colletti du fini contre l’idéalisme ; d’autre part, l’absoluité d’une raison ou d’une logique qui est censée être congruente à l’être, et qui peut légiférer à propos des modalités et du changement sans référence à rien qui lui soit extrinsèque, expérience ou matière. La singularité de l’exposé de Meillassoux réside bien sûr dans la manière habile et fascinante avec laquelle il semble nécessiter le second absolu, celui de la spéculation (que nous pourrions appeler l’absolu absolu) afin d’étayer l’absolu relatif ou négatif, celui qui est séparé de la pensée, et vaincre ainsi le corrélationisme. Vu depuis la perspective de Colletti, Meillassoux pose les présuppositions ontologiques de l’épistémologie corrélationiste, mais les résout par des moyens logiques, s’écartant ainsi de ses propres visées matérialistes, et créant quelque chose comme un « mysticisme logique » contingent et détotalisé, pour employer la caractérisation par Marx du système de Hegel. Nous pouvons donc articuler cette comparaison selon les termes d’une distinction entre un matérialisme de l’intellect et un matérialisme de la raison, ou entre un réalisme de l’intellect et un réalisme de la raison. Depuis le point de vue de la défense de l’intellect (ou entendement) contre la raison par Colletti, la tentative d’Après la finitude de défendre les usages étendu et spéculatif d’une raison « totalement asubjective » en se débarrassant du fidéisme, rejette avec lui le criticisme, la révision et la scientificité qui caractérisent le caractère extra-logique de la réalité selon une épistémologie matérialiste inspirée de Kant.

Mais n’y a-t-il rien d’autre qu’un nouvel énoncé de Kant comme précurseur du matérialisme dans la position de Colletti ? Un point crucial de Le marxisme et Hegel est la mise en lumière de la théorie de l’abstraction réelle de Marx, à savoir que les excès de la spéculation et les hypostases de l’idéalisme ne sont pas simplement des problèmes cognitifs, mais sont profondément mêlés à des abstractions qui ont une existence réelle que, suivant en ceci Hegel, Marx avait coutume d’appeler un monde inversé. Ainsi l’Etat, et ses expressions philosophiques chez Hegel, ainsi que le Capital, et sa capture théorique dans l’économie politique de Smith et Ricardo, ne sont-ils pas simplement des formes de pensée qui pourraient être dissipées par quelque amendement éclairé de l’intellect, ou par un vaillant combat contre les superstitions. Comme l’écrit Colletti : « Pour Marx, en fait, la métaphysique est le réalisme des universaux : c’est une totalité logique qui se pose pour soi, se transforme en sujet et qui, comme elle doit durer pour soi, s’identifie et se confond de façon acritique avec le particulier, faisant de celui-ci qui est le vrai sujet réel son propre prédicat ou manifestation. » (p. 202). Encore une fois, il ne s’agit pas simplement d’un processus logique mais d’un processus réel. Pour revenir aux remarques précédentes concernant la tentative de Meillassoux de raviver la guerre des Lumières contre le fanatisme au sein de sa critique plus large du fidéisme corrélationiste, ce que la notion marxienne d’abstraction réelle nous permet de penser – et la raison pour laquelle c’est un progrès important quant à l’idée d’idéologie considérée comme une matière simplement cognitive – c’est que les idéologies, y compris celles du corrélationisme, fidéisme et fanatisme, sont des faits sociaux.

 

En tentant de maintenir la souveraineté spéculative de la raison philosophique, malgré la promotion d’un principe d’irraison et la rupture de l’autosuffisance corrélationiste, Meillassoux peut être vu comme réintroduisant l’idéalisme au niveau de la forme, alors même qu’il cherche vaillamment à le vaincre au niveau du contenu. En deux sens. D’abord, en présumant qu’il est possible de tirer des conclusions ontologiques d’intuitions logiques – ce qui peut être inscrit dans l’usage incohérent de la notion d’absolu : en tant que l’absolu absolu du logos de la contingence, et en tant que l’absolu relatif de l’entité séparée de la corrélation. L’absolu logique mène à une variante de la transsubstantiation de la causalité matérielle ou effective de Hegel en un moment de la causalité idéale – même si bien entendu il s’agit explicitement chez Meillassoux d’une acausalité, débarrassée de téléologie. Ensuite, en présumant qu’une philosophie spéculative en conjonction avec une science mathématisée peut lutter contre les abstractions qui sont perçues comme de simples erreurs de l’intellect, et non comme des abstractions ayant un fondement dans une réalité sociale, matérielle et extra-logique. La forme logique sape le contenu matérialiste, la lutte contre la finitude reproduit l’idéalité du fini, la défense intellectualiste des Lumières dissimule la réalité des abstractions. L’antidote à une catastrophe postkantienne menace alors d’être une rêverie néo-hégélienne.



(1) Il y a une convergence supplémentaire entre ces deux tentatives de refonte du matérialisme. Comme le suggère leur discussion sur la non-contradiction, toutes deux reposent sur une « atomisation » des choses, des objets et des lois. Dans le cas de Meillassoux, on pourrait peut-être se référer à la critique par Anton Pannekoek de Matérialisme et empirio-criticisme dans Lénine philosophe : « pour Lénine, la “nature“ se compose non seulement de la matière, mais aussi des lois naturelles qui gouvernent ses phénomènes, flottant quelque part dans l'univers comme des commandements rigides, auxquels les choses doivent obéir. » Pour que le raisonnement de Meillassoux puisse opérer, ne faut-il pas préventivement réduire le réel à un domaine d’entités plutôt que de relations, de telle sorte que les arguments fondés sur le principe de non-contradiction puissent avoir leur prise ? Et n’y a-t-il pas une faiblesse parallèle dans le refus de Colletti de considérer la question selon laquelle une ontologie matérialiste pourrait être concernée par des processus et non des choses ?

 

 

02.07.2009

Hinüberreten

 

« En réalité, la non-contradiction qui passe pour être le principe de la cohérence absolue, est justement en philosophie, dit Hegel, la source de l'inconséquence la plus radicale. » (Colletti, Le marxisme et Hegel)

 

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« D'une manière générale, je m'efforce de lire Hegel en matérialiste » (Lénine, Cahiers philosophiques)

 

 

15.06.2009

Ita est

« Quelqu'un qui ne se laisse pas représenter, mais qui ne veut pas davantage représenter quoi que ce soit. » (Deleuze)

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« Les Ephésiens le prièrent un jour de leur donner des lois ; mais Héraclite s'y refusa, parce que les mœurs des peuples étaient déjà trop corrompues, et qu'il ne voyait aucun moyen de leur faire changer de vie. » (Fénelon)