14/04/2011

Erga omnes

 

« Nous demandons la question fondamentale de la métaphysique : "Pourquoi y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ?" Dans cette question fondamentale s'annonce déjà la pré-question : "Qu'en est-il de l'être ?" » (Heidegger, Sur la grammaire et l'étymologie du mot « être »)

 

billiards-ball.jpg

« Dans la langue ewe (parlée au Togo), on a cinq verbes distincts pour correspondre approximativement aux fonctions de notre verbe "être". Il ne s'agit pas d'un partage d'une même aire sémantique en cinq portions, mais d'une distribution qui entraîne un aménagement différent, et jusque dans les notions voisines. Par exemple, les deux notions d' " être" et d' "avoir" sont pour nous aussi distinctes que les termes qui les énoncent. Or, en ewe, un des verbes cités, le, verbe d'existence, joint à asi, "dans la main", forme une locution le asi, littéralement "être dans la main", qui est l'équivalent le plus usuel de notre "avoir" : ga le asi-nye (litt. "argent est dans ma main"), " j'ai de l'argent".

Cette description de l'état des choses en ewe comporte une part d'artifice. Elle est faite au point de vue de notre langue, et non, comme il se devrait, dans les cadres de la langue même. A l'intérieur de la morphologie ou de la syntaxe ewe, rien ne rapproche ces cinq verbes entre eux. C'est par rapport à nos propres usages linguistiques que nous leur découvrons quelque chose de commun. Mais là est justement l'avantage de cette comparaison " égocentriste" ; elle nous éclaire sur nous-mêmes ; elle nous montre dans cette variété d'emplois de "être" en grec un fait propre aux langues indo-européennes, nullement une situation universelle ni une condition nécessaire. Assurément, les penseurs grecs ont à leur tour agi sur la langue, enrichi les significations, créé de nouvelles formes. C'est bien d'une réflexion philosophique sur l' "être" qu'est issu le substantif abstrait dérivé de εἶναι (être, en grec) […] Tout ce qu'on veut montrer ici est que la structure linguistique du grec prédisposait la notion d' "être" à une vocation philosophique. À l'opposé, la langue ewe ne nous offre qu'une notion étroite, des emplois particularisés. Nous ne saurions dire quelle place tient l' "être" dans la métaphysique ewe, mais a priori la notion doit s'articuler tout autrement. » (Benveniste, Problèmes de linguistique générale

 

Commentaires

Les propriétés de l'être, ses caractérisations, qu'Aristote essaie d'énumérer dans sa Métaphysique (après les tourments qu'il nous fait partager quant à la théorie des idées de Platon), peuvent se retrouver dans la totalité de l'étant ou se perdre, car elles y sont prises par caractérisations et ainsi donc l'être laissé non-être. La définition par énumération ne va pas exactement où se proposerait une définition compréhensive, manquante. Le matin grec n'arrive pas à tout le monde, et il ne se lèvera pas demain matin sans doute(r). Le cheminement qui a fait entrer l'humanité dans un artifice en voie de totalisation et de moins en moins libéral, sauf en sens décliné. Il laisse désormais entière cette question de l'être. Elle devient de plus en plus dérisoire même, insignifiante ou densifiée, délirante aussi et éliminée par accélération augmentée à mesure de l'effort de réaffirmation. En tout cas, c'est ainsi qu'Heidegger (qui s'est trompé), nous a transmis la question de l'être. Ce sont les Holzwege, d'après moi, qui travaillent sourdement une explication continuée de Sein und Zeit, de laquelle il a dû s'écarter depuis les années 1930 et jusqu'à l'après-guerre, tentant de s'en sortir par la "technique". La dernière conférence sur Anaximandre (et surtout les dernières pages) sont parmi les plus frappantes et insinuées qui se peuvent encore lire, tant elle recouvre de significations indiscibles.
Sur la structure linguistique du grec, en (re)lisant Platon, on aperçoit un travail gigantesque et encore neuf sur le langage, parmi ces Athéniens ouverts et autres incroyables personnalités de Sicile et d'Asie Mineure de cette époque mondiale d'un autre ordre que celui de nos jours. Dans le Cratyle, on voit bien que personne n'est naïf (Hermogène et le jeu spirituel sur son prénom de coïncidence avec la mythologie et les dieux). La langue ainsi investie trouve en elle des richesses qui ne paraissent en aucune civilisation similaires à rien de comparable à ce que cet esprit deviendra encore à l'autre extrémité de la course, dans la philosophie de Hegel, avec lequel Heidegger ne cesse de "combattre" tout au long de ces Holzwege. Il commence par nous faire comprendre à travers Van Gogh, que le travail, c'est l'art, et que les chaussures usagées (marote de Van Gogh) sont vides... sans nous le dire. Il laisse ensuite Nietzsche embourbé dans son dernier propos, "Le Crépuscule des Idoles". Il revient sur Hegel après nous avoir plongé en immersion dans une relecture de la Préface de la Phénoménologie de l'Esprit (et tout le monde ne remonte pas à la surface). Il évoque enfin la distance sociale à travers Anaximandre, qui, semble-t-il, permet dans un contexte particulier, d'engager la question de l'être, le faux sens de pure "moralité" étant soigneusement sorti des vues d'un savant très intéressé par l'univers et l'astrophysique. Il me semble en tout cas que Heidegger envoie-là plus d'une lourde intention. Mais, a-t-on trouvé ou gardé cette distance qui permet en même temps l'espace public et l'espace privé ? ou bien tout ce qu'on voit n'est-il pas toujours expression de la destruction interminable de ces deux pôles complémentaires, dit autrement, de l'intérieur et de l'extérieur ?

Écrit par : PrGroKrouk | 12/05/2011

Belle réflexion sur l'être et l'avoir. Je pense que nous sommes trop "ethnocentrés" pour nos interroger sur ces concepts.

Écrit par : Lise | 28/07/2011

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.