30/01/2005
Le maître du soupçon

Avec Marx et Freud, Nietzsche compte parmi ceux qui furent nommés "philosophes du soupçon" par la vulgate universitaire.
Que recouvre une telle terminologie ? En quoi le "soupçon" se distingue-t-il de la critique telle qu'elle fut initiée par Spinoza et dont la rigueur prussienne d'un Kant en fixa le canon?
Le critique aborde les textes de front. Il débusque les contradictions de l'auteur, traque les déformations qu'il a pu faire subir aux sources, exhibe l'inconsistance des notions construites.
Le maître du soupçon, lui, ne s'engage pas si allègrement dans les méandres du texte auquel il s'attache. Loin de s'installer d'emblée dans l'universel, il reste à la surface, interroge les mots mêmes. Pourquoi l'auteur utilise-t-il tel terme plutôt qu'un autre ? Des précisions sont réclamées sur ce qui va de soi. Au lieu de multiplier les chicanes théoriques sur la pertinence des concepts mis en jeu, il sonde la nature des champs sémantiques. C'est un travail de philologue, non d'herméneute.
Aussi, à la différence du critique en quête d'une idéologie sous-jacente, celui qui soupçonne se donne-t-il pour tâche de découvrir quel filtre, quelle grille interprétative, sont à l'oeuvre dans le texte. Plus que les ruses et détours d'une rhétorique spécifique, ce qui est visé ici est la mise au jour d'un mode d'évaluation vital, d'une axiologie inconsciente ; le factum derrière le dictum.
D'où émane la nominationen tant que telle ? Voilà ce que demande le maître du soupçon.
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28/01/2005
La diagonale de Cantor
Georg Cantor (1845-1918) fut l'un de ces mathématiciens géniaux qui achevèrent leur vie dans une clinique psychiatrique. Il est le créateur de la théorie des ensembles et des nombres transfinis.
Cantor prouva en particulier que l'ensemble des nombres irrationnels est plus grand que celui des entiers naturels ou que celui des rationnels (fractions).
La démonstration est simple quoique très ingénieuse.
Imaginons les nombres irrationnels inscrits sur une colonne unique :
0,176432496...
0,984190345...
0,610938004...
0,546201937...
etc.
On apparie ensuite chaque nombre irrationnel à un nombre entier :
1 0,176432496...
2 0,984190345...
3 0,610938004...
4 0,546201937...
etc.
Un tel appariement est-il possible ?
Non, il ne l'est pas.
En effet, il existe toujours un nombre irrationnel qui ne fait pas partie de cette liste infinie.
1 0,176432496...
2 0,984190345...
3 0,61 938004...
4 0,5462 1937...
etc.
Prenons la première décimale du premier nombre irrationnel suivie de la deuxième du deuxième nombre irrationnel etc. On obtient en l'espèce le nombre 0,1802... On ajoute arbitrairement 1 à chacune des décimales pour construire le nombre dit "diagonal", ici : 0,2913...
C'est le coup de génie de la démonstration.
En effet, ce nombre diagonal n'est pas sur la liste puisqu'il diffère du premier par la première décimale, du deuxième par la deuxième, etc.
Il s'agit donc d'un nombre irrationnel différent de chaque irrationnel apparié avec un entier.
Il ne sert à rien d'ajouter ce nombre ainsi construit à la liste et de l'apparier avec un autre entier puisqu'on pourra à chaque fois, en réitérant l'opération, construire un tel nombre diagonal.
Il est ainsi démontré qu'il existe plus de nombres irrationnels que de nombres entiers.
Si l'on disposait de l'infinité du temps, il serait possible de compter un à un les nombres entiers. Ceci se dit : l'ensemble des entiers naturels est dénombrable.
En revanche, ce titanesque comptage serait impossible à réaliser avec les irrationnels puisqu'il y en a toujours plus que d'entiers, c'est-à-dire toujours plus qu'on en peut compter.
L'ensemble des entiers naturels et celui des irrationnels sont infinis, mais d'une infinitude différente. Les irrationnels sont, au sens propre, innombrables ; ce qui est, à la lettre, inimaginable.
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27/01/2005
D'une sortie spinoziste de la Caverne

Il est tout simplement impossible de nier son essence.
On peut bien s’aveugler, se bercer d’illusions. Mais l’essence singulière subsiste néanmoins, et cette part obscure irradie partout sa non-effectuation et donc le manque-à-être.
Chacun possède un certain seuil d’intensité maximale variable certes selon les individus. Mais refuser d’atteindre ce seuil personnel, c’est se condamner. On ne sait pas d’avance de quoi l’on est capable.
L'univers est infini. Il est en fait absolument infini. Il est composé de particules infiniment (d'un infini actuel, non potentiel) petites. Elles composent donc des essences ou singularités qui sont individualisées par un rapport différentiel de vitesse entre particules. A l’infini, une singularité est donc à la fois composée de singularités et composante de singularités. Elle est vague de vagues. La substance absolument infinie s'avère être la singularité infiniment grande.
Nous ne connaissons que deux attributs de la substance, la pensée et l’étendue, puisque nous sommes un complexe de modes des attributs pensée et étendue. Ainsi, la singularité que nous sommes est-elle un composé de corps et d’âme et chaque idée dans la pensée est celle d’une partie du corps. Ce concept d’idée à une forte extension. En effet, les modes de l’attribut pensée, les idées, sont les sensations, les sentiments, les imaginations, les intellections...
A un instant donné, une singularité possède une configuration particulière, ses parties infiniment petites ont entre elles des rapports définis de vitesses différentielles, c’est-à-dire de mouvement et de repos relatifs. Cette coupe instantanée définit parallèlement un état d’affection de la singularité. Celle-ci a une certaine valeur différente de celle qu’elle avait lors de l’instant immédiatement précédent ; c’est même grâce à cela qu’on sent le temps passer. C'est dans ce passage atemporel, situé entre deux états infiniment proches d’une singularité donnée, que surgit l’affect qui se définit comme le passage d’une affection à une autre : l’affect peut être de croissance ou diminution, de joie ou de tristesse.
Ne pas savoir ce que nous pouvons, ne pas connaître à l’avance les affects que nous sommes susceptibles d’éprouver implique par conséquent d'adopter une attitude très spéciale.
Si nous renonçons à exprimer notre essence, c’est-à-dire à créer des joies actives, c’est l’essence d’autres singularités qui affectera la nôtre. En effet, toute singularité en rencontre d’autres puisque la substance est unique, c'est-à-dire qu’il n’existe qu’un seul plan de réalité. Mais comme elle est absolument infinie, elle ne les rencontrera pas toutes. Il est fatal que toute singularité soit d’abord soumise au hasard des chocs, qu’elle subisse des passions. Ces compositions pourront respecter notre essence et former un tout supérieur avec elle, nous éprouverons dans ce cas une joie passive. Mais il se peut au contraire que les deux singularités disconviennent et qu’une de nos parties soit détruite, alors nous serons affectés de tristesse.
Toujours, nous serons le jouet de déterminismes externes. Cependant, puisqu'il est inévitable que nos premiers affects soient passifs, il importe de sélectionner les joies passives. Ainsi acquérons-nous assez de force pour commencer à former des notions communes, des concepts qui pourront nous permettre d’exprimer notre essence, d’avoir des affects actifs. Notre essence commencera à se remplir, et notre puissance, notre capacité d’intensité, augmentera peu à peu : nous pourrons atteindre l’entrée dans le troisième genre de connaissance, le domaine du percept, peut-être même du "mystique".
Quel est ce sentiment qui exprime l'atteinte du seuil singulier d’intensité maximale, qui indique que notre essence est intégralement effectuée ? L'état de grâce.
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26/01/2005
Habemus ideam veram

Selon Spinoza, l'esprit est l'aptitude qui consiste à discerner le vrai d'avec le faux. Si, sans exteriorité préalable, la pensée peut établir la concaténation des connaissances adéquates, c'est qu'elle a pour point de départ l'idée vraie : habemus ideam veram.
Quant à la méthode, celle-ci est bien incapable de nous faire obtenir une idée vraie. En effet, elle n'est que l'idée vraie réfléchie.
L'esprit est l'instance qui produit ses concepts propres. Naturellement, ceux-ci se déploient en système.
Le vrai ne nécessite, en ce sens, aucun criterion extrinsèque. Il porte en soi sa propre affirmation : verum index sui.
De même, c'est intrinsèquement que le vrai se distingue du faux. Nul besoin de référence externe : la lumière naturelle ne se prévaut d'aucun autre garant qu'elle-même et atteint d'emblée l'essence : idem est certitudo et essentia objectiva.
Souverainement, la philosophie spinoziste n'est pas la recherche de la vérité mais dans la vérité.
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25/01/2005
Le Dominateur

Il s'agit du nom de l'argument donné par le Grec Diodore Kronos qui débouche sur une aporie célèbre concernant les conditions de possibilité de l'acte libre, nommément : le paradoxe des futurs contingents.
A priori, chacune des assertions suivantes peut être acceptée comme vraie. Cependant, celles-ci ne peuvent constituer un système logique consistant et l'on est donc conduit à exclure au moins l'un de ces axiomes.
Les voici :
1. Seul un événement futur peut être qualifié de possible puisque le passé est frappé d'irrévocabilité.
2. Du possible on ne peut déduire logiquement de l'impossible.
3. Que ce soit dans le présent ou dans le futur, il existe un possible qui n'est pas passé à l'existence.
4. Au moment où quelque chose est, il est nécessairement.
Sous forme de concaténation, l'argument peut se formuler ainsi :
Considérer comme vrai que "la bataille navale peut avoir lieu demain" c'est affirmer actuellement que "la bataille peut ne pas avoir lieu demain" puisque sinon il faudrait asserter que "la bataille navale doit avoir lieu demain". Or, si la bataille a lieu le lendemain, on doit conclure que la proposition "la bataille navale peut ne pas avoir lieu demain", qui est vraie, est devenue fausse. Le passé en tant qu'"avoir eu lieu" n'est donc pas toujours vrai. Ainsi, la possibilité vraie du passé a-t-elle donné lieu à de l'impossible id est que la bataille navale n'aie pas lieu dès lors qu'elle s'est produite.
De nombreuses objections furent faites et notamment celle-ci : il y aurait ici confusion entre nécessité de fait et nécessité de droit.
Qu'un événement passé soit irrévocable ne signifie pas qu'il est nécessaire puisqu'il peut s'être actualisé aléatoirement. "Un coup de dés jamais n'abolira le hasard".
De même, Aristote insiste sur la subreption qui porterait sur l'identification abusive et partielle entre le logique et le réel.
Non convaincu par le Philosophe, Leibniz, quant à lui, utilise le Dominateur pour le dépasser et forger sa grandiose théorie des compossibles ainsi que son palais virtuel aux chambres innombrables.
Fang, le bifurquant meurtrier (?), saura d'ailleurs s'en souvenir, quantiquement en quelque sorte.
Quoi qu'il en soit, il appert que vérité et temps ne sont pas des concepts aisément connectables.
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24/01/2005
Le style et le Styx

A quoi se confrontent les génies philosophiques ou littéraires ?
On serait naïvement tenté de dire : à la mort comme telle.
Mais il ne s'agit évidemment pas d'une entreprise nihiliste. En effet même chez les grands pessimistes (Schopenhauer ou Cioran), c'est la vie même qui flue sans mesure de cette rencontre avec le chaos ou l'abîme. Tout vrai lecteur est là pour en témoigner.
Si l'on voulait métaphoriser, on pourrait affirmer que l'objet de leur activité est d'approcher asymptotiquement l'horizon d'un trou noir sans franchir la limite au-delà de laquelle l'effondrement se produit. Une tension mentale extrême, inimaginable pour le vulgaire, est nécessaire afin d'éviter la chute dans le puits sans fond de l'astre noir.
Bien entendu, l'exercice est périlleux ; ces contrées sont sauvages et non balisées. Nombreux sont ceux qui, à l'instar de Nietzsche ou de Hölderlin, furent engloutis.
L'absolu étant d'une certaine manière l'ultime Aufhebung, s'y confronter est l'épreuve de la crucifixion, de la perte de l'identité, du déchirement de la contradiction. Il est néanmoins le seul étalon de la cohérence rationnelle et le seul diapason des résonances de l'âme. Dans ces zones sans boussole, là où les forces gravitationnelles sont si intenses qu'elles déchirent les âmes tièdes, se trouvent aussi les forces de vie les plus splendides.
Cet horizon est ceint par un Styx, un Achéron qui sont aussi bien un anti-Léthé, ou plus exactement le Léthé traversé à nouveau, mais à l’envers : l’épreuve solitaire par excellence mais aussi l'unique creuset du style.
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