18/09/2005
Memento
« Quand l'image de la mort envahit une intelligence, elle suffit à l'occuper tout entière. Les efforts qu'on fait pour la rejeter ou à la retenir sont titaniques, car chacune de nos fibres épouvantée d'en avoir éprouvé le voisinage en garde la mémoire tandis que chaque molécule de notre corps la repousse, dans l'acte même de conserver et de produire la vie. La pensée de la mort est comme une qualité, une maladie de l'organisme. La volonté ne l'évoque pas plus qu'elle ne l'écarte. » (Svevo)
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« Frappé par l'intuition soudaine
D'une liberté sans conséquence,
Je traverse les stations sereines,
Sans songer aux correspondances.
[...]
Il y aura la mort, tu le sais, mon amour.
Il y aura le malheur et les tout derniers jours. »
(Houellebecq)
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L’identité, dans tous les cas, est mémoire. Mais laquelle ?
Les Egos ont une histoire, c’est-à-dire un enchaînement fixe de faits affectés d’un certain coefficient affectif reliés à un unique centre de perspective, ou du moins à centre de perspective de référence qui est celui de l’Ego lui-même. Cette mémoire est linéaire, chronologique et mono-orientée par essence. Tout autre est la mémoire intensive. Les souvenirs forment alors une sphère où la chronologie est un attribut secondaire. Ce qui prime est la quantité intensive attachée aux souvenirs purs. Ce n’est plus une mémoire de faits corrélés à un point de vue unique mais celle des événements eux-mêmes ; l’événement est vivant, présent dans la chair, à tout moment disponible pour sa ré-actualisation acentrée. L’Ego n’est apte, et encore sous une forme négative et inversée, à le percevoir que lors des rêves. Les individus-Egos (incarnant donc un centre de perspective) ayant pris part à un événement donné, par leur construction même, ne peuvent s’empêcher de lui donner un sens univoque dans l’histoire d’un même centre de perspective, reléguant tout autre dans un lieu arbitraire et dérivé. « Les calculs de Dieu ne tombent pas juste ».
Comment la singularité échappe-t-elle au pur et simple chaos ? Par un processus que l’on nomme « barycentrique » en mathématique. Les individus-Ego ont un centre de gravité fixe (qui est le lieu même de l’Ego) et qui impose sa force de déformation constante à l’intégralité du champ intensif psychique. Il s’agit d’un processus interprétatif qui opère un découpage de l’événement selon des règles dont la loi leur est inconsciente car interne à l’Ego lui-même. Quant à la singularité, son centre de gravité est par nature mouvant, relatif aux quantités intensives elles-mêmes : il est en perpétuelle évolution, ouvert à l’événement ; non pas substance mais processus. L’ « identité » est en variation continue puisque le passé lui-même (qui perd donc sa dimension temporelle de passé et prend chaque fois un sens nouveau comme étoffe du présent et de l’avenir) est sollicité par résonance d’une manière toujours différente. C’est à une matière en fusion qu’il est dès lors possible de comparer l’identité singulière. Ses scories sont des œuvres, des créations nécessaires pour exister ; l’identité comme style.
S'il convient d’être apte à « mimer les strates », il s’agit aussi de parvenir à l’auto-référentialité, c’est-à-dire de constituer un « moi-histoire » relatif aux intensités ayant affecté ce qu’on peut appeler le « point de vue matériel » : l’histoire du corps en quelque sorte, qui est la seule chronologie vraiment importante. Oui, comme le dit Baudelaire, « le palimpseste de la mémoire est indestructible ».
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15/09/2005
Locus solus
« Nous avons existé. Telle est notre légende. » (Houellebecq)

On peut définir brièvement la révolution socratique comme suit. Le centre de gravité de l'être s'y déplace du réel vers le langage. Non pas que le langage soit outil forgé en vue de l'acte réel. Point ici de logique anticipative ni prédictive. La révolution socratique n'est pas une révolution scientifique. L'apport naturaliste d'Aristote se construira au contraire contre cet héritage dialectique et contre la méthode de division.
Non. Le langage prend, avec Socrate et son disciple Platon, la valeur du réel ; il s'y substitue et prétend valoir pour lui. En termes lacaniens - platonisant pourtant devant le scribe éternel - le symbolique absorbe le réel. Le réel du symbolique s'amenuise donc et perd son efficace réelle. La conséquence est évidente : l'imaginaire perd toute mesure et devient souverain. La fonction capitale et paradigmatique des mythes de Platon en est l'illustration évidente. Comme le dit Spinoza à propos du prophète, on a affaire ici à une imagination forte et à un entendement faible. Le secret des tyrannies se montre à découvert, d'autant plus aveuglant.
Ici, l'être n'est plus le noeud entre réel, symbolique et imaginaire. L'entre guillemets devient lèse-majesté et l'être n'est plus que ce qui passe par la bouche. Les Stoïciens sauront parodier cette névrose et proposer une logique de l'événement alternative. Car - et ce n'est paradoxe que pour les désincarnés de tous types - c'est l'incorporel qui rend possible le mélange réel des corps. Il est la condition de possibilité même de l'événement. Oui, n'en déplaise aux myriades égoïques, le symbolique est transcendantal.
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14/09/2005
Thébaïde athée
« Le poète est celui qui se recouvre d'huile avant d'avoir usé les masques de survie. » (Houellebecq)
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« Sous la pression, la vie révèle ses propriétés intrinsèques. » (Herbert)

« La vie […] n’essayant jamais de sauver d’autres âmes, se détournant de celles qui rendent un son trop autoritaire ou trop gémissant, formant avec ses égaux des accords même fugitifs et non-résolus, sans autre accomplissement que la liberté, toujours prête à se libérer pour s’accomplir. » (Deleuze)
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« L'égalité, cette chimère des vilains, n'existe vraiment qu'entre nobles. » (Barbey d'Aurevilly)
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12/09/2005
Zootrope ochlocratique
« Lorsqu’une idée du dehors t’atteint, quelle que soit sa naissante réputation, demande-toi : quel est le corps qui est là-dessous, qui a vécu là-dessous ? De qui va-t-elle m’encombrer ? » (Michaux)

« Il n'y avait, selon Socrate, pire escroquerie que celle d'un homme médiocre persuadant à ses concitoyens qu'il est capable de diriger l'Etat. » (Xénophon)

« Tout a lieu, tout est là et tout est phénomène.
[...]
Nous rejoignons enfin le mystère productif,
(Houellebecq)
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