24/12/2007

Adeste fideles

 

« Cette atmosphère passionnée qui imprègne toute recherche américaniste » (Claude Lévi-Strauss)


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 Science Hall - University of Wisconsin-Madison

 

En hommage à Julien Gracq, voici in extenso (louons les progrès indéniables des OCR) cet extrait de Lettrines 2, texte qui nous a récemment et personnellement accompagné, né du séjour, lors de l’été 1970, de ce styliste impeccable à Madison, Wisconsin.

 

* * *  
 

Amérique.

Il y a au débarqué une sensation de flottement et de légèreté plutôt agréable : les heures de voyage ont passé comme des minutes ; l’œil collé à la vitre. Au départ, l’heure du déjeuner approchait, à Chicago, malgré une heure d’escale à Montréal, il n’est pas beaucoup plus de trois heures et demi. Dans l’intervalle, les glaces polaires, le Groenland, et ce détroit de Davis au nom magique que je n’imaginais jamais entrevoir qu’au travers des aurores boréales du Capitaine Hatteras.

Les couleurs de la terre sont usées : verts ternes, bruns et beiges un peu plus clairs (sur le Labrador) bruns roux pour les rocs du Groenland – tendres couleurs grèges des écorchures de dunes vues d’aplomb, sur la côte de Picardie. Le ciel de nuages opaques, après l’Ecosse, était une aveuglante plaine de neige ensoleillée, à perte de vue, crevée ça et là d’épanouissements de choux-fleurs, de volcans de crème Chantilly qui montraient bouillonner d’en bas. Quand je collais mon œil à la vitre pour regarder vers le haut, le ciel était d’un bleu très noir, on voyait la lune distinctement. L’horizon reste buvardé et très indécis : quand les nuages se sont dissipés, on est immobile au centre d’une sphère bleue à l’équateur calfaté d’une ouate légère – vers le haut un zénith bleu sombre, vers le bas un nadir plus clair, grenu et granité, d’un grain très fin. On est établi au centre de cette sphère ; la sécurité de la gravitation des satellites se laisse déjà pressentir ; seul le bout de l’aile se balance très légèrement sur l’horizon, soudain extraordinairement concret avec ses rivets, ses volets, ses menues gerçures, et l’ouverture en trèfle de son réacteur, communique quand on la regarde osciller au centre de la sphère vaporeuse et douillette un sentiment de malaise : terrien – trop terrien ! Tout est glorieux à cette hauteur, illuminé, calme : il est midi le juste, comme dans le poème de Valéry, pendant presque tout le voyage : c’est déjà l’empyrée, ce sont les royaumes du soleil. Les nuages semblent collés contre le sol ou la mer, largement ourlés sur un bord par leur ombre portée. Seuls les cirrus parfois, à quelques centaines de mètres au-dessous de nous, au milieu de cette immobilité passent comme un blizzard, échevelés par un vent furieux.

Après le déjeuner, on a tendu au travers de la carlingue un écran de cinéma. Pendant que nous survolons le Groenland, je suis presque seul à regarder encore par le hublot (mais j’ai dû baisser à demi son volet), tous les yeux dans l’avion sont braqués sur une comédie américaine imbécile.

C’est petit, en somme, cet avion ; un cylindre étroit dont le plafond bas oppresse, quand on s’y installe, d’autant plus qu’à Orly le plafond des nuages aussi était bas, et le ciel orageux. Puis, quand on est monté naviguer dans le soleil, cela s’allège et s’aère : une lumière minérale et dure entre par les hublots et pénètre partout ; la dînette atterrit sur les tablettes de maison de poupée, on déjeune au bord du bleu, dans l’éclairage cru de la plage : on est soudain dans un train de plaisir.

L’estuaire du Saint-Laurent, large comme un bras de mer, calme et figé comme une peinture. Au large de la rive sud court sur dix à quinze kilomètres de profondeur une banquette défrichée, découpée en grands carreaux par le quadrillage régulier des routes. Derrière, à perte de vue, la forêt.

Les Barren Grounds du Labrador ; à peine une terre : un incroyable déchiquetage de lacs, arborisés, étoilés, foliolés. On sent la direction du charroi lourd des glaces ; on dirait parfois d’un chemin creux noyé, où seuls émergeraient les bourrelets des ornières. Le pourtour des croupes égouttées a la couleur du chaume sec ; au sommet des buttes apparaît la tache vert sombre des îlots de forêts encore naines, qui s’élargissent peu à peu vers le sud et gagnent les berges, pendant que maigrissent les chenilles de neige. Tout à coup, après trois cent kilomètres, au milieu de ces solitudes au feutrage fauve, déchirées d’eaux sauvages, criblées de soleil et ocellées de blanc, on aperçoit la ligne nette et tirée au cordeau de la première piste : elle aboutit à une espèce de minière en fer à cheval. Il faut voler longtemps encore pour apercevoir deux ou trois autres chemins, puis une digue minuscule au coin d’un lac où semble amarrée une barque. Ces premières traces de l’homme rayent soudain ineffaçablement la solitude, comme le diamant une vitre.

Le Groenland m’a semblé déjà connu : j’imaginais ces pyramides aux flancs concaves, mordus par les névés, les pointes noirâtres des nunataks mouillées de neige fondue. Ce qui m’a surpris : l’eau jaunâtre et bourbeuse des fjords, suintant du glacier comme d’une bouche d’égout, où barbotent des morceaux de glace cassée pareils à des débris de vaisselle. Puis, au large des côtes, la tigrure aveuglante de la mer, avec ses milliers de glaçons pareille à une mosaïque éclatée, et pourtant traversée, ordonnée de grandes lignes de force, comme les aigrettes de limaille qui se forment aux bouts d’une barre aimantée.

A Chicago, l’après-midi commence à peine. Pendant que le taxi file sur l’autoroute qui s’enfonce jusqu’au cœur de la ville, l’œil se fixe très vite sur un haut pylône égyptien sommé étrangement d’une double corne – distinct with its duplicate horn – : d’une sombre et étrange couleur d’anthracite c’est le gratte-ciel tout neuf, grillagé, entretoisé, du Hancock Center. Dans Adams Street, où je descends du taxi au milieu des gratte-ciels, soudain ressurgit du fond de ma mémoire une sensation très ancienne et oubliée : cette pénombre encavée du canyon des rues sous le ciel éclatant, c’est l’impression même qu’à sept ou huit ans me donnait Nantes, et ses immeubles de cinq étages assombrissant les avenues, quand nous y faisions escale pour quelques heures en revenant de la mer. Je ne connaissais que les maisons de Saint-Florent. Ce qui fait, hélas ! la rareté de la fameuse expérience de la madeleine de Proust, c’est que souvent le seuil d’excitation s’élève avec l’âge : pour ressusciter la rue Crébillon de mon enfance, il ne faut à soixante ans pas moins que le Prudential Building.

August Derleth, qui vient de mourir, ami, confident et collaborateur de Lovecraft, habitait Prairie-du-Sac, tout près de Sauk City, une spacieuse maison de bois, enfouie sous les branches et la vigne sauvage, où les feuilles ne laissaient entrer qu’un demi-jour. Une collection de bandes dessinées, qui passait pour une des plus riches d’Amérique, emplissait une pièce de bardeaux vernissés où nageait la lumière verte et sous-marine ; de l’autre côté de la pelouse, picorée par le red robin poitrinant, il avait sa propre imprimerie : il publiait lui-même ses ouvrages : souvenirs, correspondance, entretiens avec Lovecraft, et une multitude de romans étroitement régionalistes, et même cantonalistes : rien de plus surprenant, dans l’espace encore flottant et mal ancré de la campagne américaine, que le rappel inattendu et un peu partout brusquement ressurgissant de la petite patrie.

Nous allâmes dîner à Sauk City dans un restaurant qui surplombait le Wisconsin, si semblable à la Loire tourangelle avec ses coteaux verts et ses grèves de sable qui divisent le courant. Si semblable à première vue, et si différent à la seconde, avec partout ces déblais et ces bavures, ces rognures effrangées de taillis, ces bouts de friches mal essartés, ce je-ne-sais-quoi de flou et de sommairement, précairement aménagé, qui est ici la marque du paysage rural. Nous revîmes sous le soleil de Madison par un long détour et passâmes le Wisconsin dans un bac, assez près du pont de chemin de fer, qui ressemblait à ces ponts pauvrement rafistolés de poutrelles qui pendant quinze ans ont rappelé à la France les bombardements de la Libération. Rien ne me surprenait davantage dans ces campagnes du haut Mississipi que l’aspect folklorique des ouvrages d’art : viaducs de Jules Verne, reconstitutions pour westerns, ponts jetés au petit bonheur à travers des marigots pleins de nénuphars pour les chariots des émigrants – bricolages branlants et hasardeux, à la solidité improbable. Quand on revient de ces savanes toutes balafrées à la diable de travaux publics expédiés selon les seules exigences de la hâte et de l’économie, la construction française à l’ordonnance, froide et régulière, la matière durable des ponts, des gares, des tranchées, des tunnels, des viaducs, prend en comparaison quelque chose de romain.

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A mesure que je vieillis, il me semble que ma sensibilité à la lumière augmente. A certaines heures – cet après-midi par exemple sur la route de C. alors que le soleil commençait à baisser – elle me monte à la tête comme un alcool. Par là un païen dans le ton de l’Anthologie grecque, je ne m’en défends pas : j’admets mal d’avoir à fermer les yeux un jour sur tout cela.

Pensé de nouveau à la lumière nordique d’Umea, qui m’a tellement frappé : profuse, superfétatoire, luxueuse à force d’inutilité ; grand luminaire brûlant pour rien au firmament d’un théâtre dépeuplé. Plus fastueuse encore, gaspillée jusqu’à l’ivresse, et comme giclant au travers des doigts déments d’un dieu prodigue, la lumière cristalline qui crépitait sur les Barren Grounds du Labrador, pareille à une rivière de diamants sur les haillons d’une pauvresse.

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L’agonie du chemin de fer aux Etats-Unis. A Madison, quand je voulus me renseigner sur l’horaire des trains de Chicago à New York, les deux premiers passants à qui je m’adressai furent incapables de me dire où se trouvait la gare. J’aboutis finalement, dans le quartier le plus lépreux de la ville, à une station désaffectée de sous-préfecture ou un employé unique, derrière un guichet, palabrait languissamment avec un Noir. Les rails sombraient dans l’herbe haute, les voies de garage semblaient mener à la casse quelques wagons de marchandises aux peintures écaillées ; de temps en temps une locomotive électrique conduisant sa rame traversait la rue adjacente démunie de barrière dans un grand bruit de cloches à bœufs. Les dernières diligences du siècle passé dételant au relais avant faillite avec leurs sonnailles moribondes dans les cours d’hôtelleries durent avoir au moment de leur mise au rancart cet aspect fourbu, éraillé, poussiéreux. Dans le wagon-lit du Broadway Limited – cependant le meilleur train de Chicago à New York – où j’avais pris une roomette, une auréole de crasse ancienne marquait le capiton bleu-gris depuis longtemps veuf de têtière. Le Pennsylvania Central venait de déposer son bilan ; les pullmans délabrés attendaient moins la visite des voyageurs que l’inventaire de l’huissier ; les conducteurs nègres à cheveux blancs – décents et élimés, pareils à des employés de pompes funèbres –, qui n’annonçaient même plus l’heure du dîner, semblaient mener à leur dernière demeure les joyeux et fringants convois de luxe des vieilles comédies américaines, pleins de voyages de noces et de galants déshabillages, de poursuites au long des couloirs, de pieds nus et coquins pointant au bas des rideaux.

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Campagnes américaines du Middle West : l’ennui compact qui s’en dégage. Sur les routes de Madison à Chicago, à Milwaukee, à Prairie-du-Chien, à des centaines et des centaines d’exemplaires d’elle-même, partout la même ferme, avec sa grange de bois à pignon ogival, peinturlurée de lie-de-vin, flanquée du clocher tronqué de son silo à maïs que coiffe une calotte d’aluminium. Au long de la route, rien d’autre que les herbages alternant avec les champs de maïs, longs parfois d’un kilomètre. N’étaient les fermes, l’ampleurs des pièces cultivées que l’on n’ose plus appeler ici des parcelles, et la monochromie beige et roussâtre des champ de maïs, l’impression première resterait proche de celle que peuvent donner telles régions luxuriantes du Bassin Parisien : le pays de Caux par exemple, coupé de ses bosqueteaux de hêtres et de ses fossés, plutôt que le Soissonnais ou la Beauce. Puis on s’avise d’une différence malaisée d’abord à cerner : une espèce de flou vient embuer ici les lignes et les rainures de la mosaïque si nette des campagnes françaises ; des bavures empâtent partout l’épure qui s’esquissait ; une ébauche de haie s’étoffe soudain et s’épaissit dans le grumeau d’un boqueteau puis maigrit clairsemée et s’arrête au beau milieu d’un herbage – un chemin creux perd ses haies, s’aplatit et s’élargit en une vague piste gazonnée – la lisière des petits bois s’embrume de friches indécises qui mordent sur la terre cultivée. Souvent apparaissent des taches de végétation revêches et souffreteuses : non pas une lande, mais plutôt une terre épuisée qu’on abandonnerait à une jachère indéfinie. C’est une prise de possession encore sommaire ; les procès de mitoyenneté, les servitudes de passage, les querelles de bornage ne sont pas venus donner ici au cadastre ce rendu de la plume très fine qui évoque le burin : on en est resté au gros œuvre, on n’a pas eu le temps, ni le besoin, de fignoler.

Ce qui m’a paru le plus morne, ce sont les campagnes de l’Indiana, traversées au crépuscule entre Gary et Fort-Wayne. Le Wisconsin au nord et à l’ouest de Madison est plus mouvementé ; la route parfois longe dans des dales encaissés entre les corniches de calcaire jaune (celui-là même dont Frank Lloyd Wright, né à Madison, fait dans ses constructions un usage si décoratif). Le sommet des mamelons souvent assez raides est occupé uniformément par de petits bois : la culture, on dirait, s’essouffle vite ici au long des pentes trop déclives ; à un certain niveau, toujours le même, la forêt apparaît au flanc des collines, comme la neige au flanc de l’alpe, et couvre les déclivités supérieures. A l’inverse de la civilisation mexicaine et andine, c’est partout une civilisation des plaines basses, qui ne mord pas sur les hauteurs, qui pourtant évite aussi les thalwegs et les abord marécageux des fleuves : le long du Mississipi, ou des rivières courtes et abondantes qui dévalent des Appalaches, on est surpris de l’aspect sauvage, non maîtrisé, non aménagé, des fonds de vallées : marais jamais colmatés, faux bras innombrables où s’accroche une espèce de mangrove, petites îles herbues, hirsutes, comme des radeaux de foin échoués dans le fil du courant. Les agglomérations, liées de naissance au chemin de fer ou à la piste plate des waggons pesants, se logent uniformément dans les creux, près des confluents et sur les plaines : pas une seule ville perchée ici, on y chercherait en vain Vézelay ou Sancerre, Grenade ou Avila. La vie s’étale seulement entre les niveaux extrêmes qui circonscrivent la zone des commodités ; l’exigence qu’a eue l’homme européen de marquer aussitôt de son signe : burg, chapelle, calvaire, tour de guet, les grands accidents du paysage, ne se fait pas jour ; une telle prise de possession n’est qu’accidentelle et toujours fonctionnelle : de loin en loin seulement, au sommet d’une chaîne de collines, on voit monter les pylônes d’un repère géodésique ou d’un relais de télévision.

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Même pour les voyages de routine des paquebots long-courriers (il n’y en a plus guère !) qui traversent encore l’Atlantique, un peu d’émotion, un rien de solennité flottent toujours sur le moment de l’appareillage. Du pont promenade du France, on dominait de très haut le pier 68, et sa petite foule bariolée, bougeante, qui pourtant n’osait plus, à l’âge de l’avion, agiter de mouchoirs. A gauche, on voyait la falaise boisée de Hoboken qui s’élevait lentement au nord, couronnée de maisons, vers les Palissades. A droite, sur l’échine de Manhattan, bombée comme un dos de baleine, la congrégation des gratte-ciel de Central Park. Les haut-parleurs du bord diffusaient de vieilles chansons du cabestan pendant que le navire, ses amarres larguées, culait lentement vers le milieu de l’Hudson et se plaçait dans le fil du courant ; puis, dès qu’il commença avec une puissante lenteur à faire route, ils attaquèrent (ô gaullisme !) la Marche consulaire. Et je me sentis bizarrement remué, bien que je n’eusse à quitter personne. Heimkehr ! La lumière était glorieuse, le lieu monumental et splendide, vaste l’allée du fleuve, et majestueux aussi le beau navire – on revenait –, on quittait la Terre du Couchant, sur laquelle le soleil jaune commençait à descendre, on saluait du mugissement de la sirène la Cité verticale, le long et dur coussin de Manhattan planté d’aiguilles, on retournait vers l’Europe aux anciens parapets.

On quitte le port de New York en traversant deux rades et deux goulets qui vont chaque fois s’élargissant ; l’immense pont Verrazano, tout neuf, enjambe le goulet le plus étroit. Presque jusqu’au moment où on passe dessous, la pointe de Manhattan reste en vue, divise les eaux plates et fixe l’œil ; au moment où elle commençait à s’éloigner, un grain orageux creva sur Upper Bay, les gratte-ciel déjà lointains transparaissaient comme des fantômes à travers la nuée jaunâtre qui descendait jusqu’aux vagues, mais cet éclairage fuligineux et dramatique à la manière de Turner ne dura pas. Le dernier goulet est moins imposant : on voit de loin au ras de la mer des grèves plates, quelques villas, des bouquets de bois espacés, comme je voyais de Port-Paal à travers l’Escaut, pendant la guerre, la rive boissée de Zuid Beveland – si près de la ville géante, ces dernières avancées de la terre semblent déjà inoccupées et distraites, sans vie, comme un lido du Jutland ou de la Baltique : l’Amérique pressée tourne le dos, avant même de le perdre de vue, au voyageur qui s’en va.

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Villages d’Amérique : lotissements gazonnés, ombreux et verdoyants, où le bornage remplace la clôture – maisonnettes de bois éparses sous les branches et posées sur le sol précairement. Rien n’est enraciné : c’est une maquette de « village fleuri », comme on en voit dans les vitrines des agences ; si on soufflait dessus, tout s’envolerait, il ne resterait que les arbres, plus vieux que les murs qu’ils ont fournis. Petites églises blanches et neuves, sans âme, non plus le cœur du village ainsi que chez nous, mais plutôt une dépendance fonctionnelle analogue à la poste ou au silo de maïs – casées à l’écart, n’importe où, comme une église de plantation au coin d’un champ de canne à sucre. Les cimetières sont des bosquets riants et ombragés, longeant les stèles de pierre au large sur les gazons tondus d’un vert profond : rien de lugubre en ces lieux ; ce sont les prairies d’asphodèles beaucoup plus que les caveaux gothiques de l’Europe hantés des goules et des revenants. Dans ces bocages d’Eden pleins de pépiements, où plus rien ne parle du ver rongeur, de la Danse Macabre et du Jugement, brusquement revient en mémoire la mythologie indienne née de cette terre, où les âmes des guerriers morts voletaient réincarnées dans l’oiseau-mouche.

Aucun de ces amers de pierre dressée où s’accrochent les légendes : châteaux, moulins, cloîtres, donjons, calvaires, ruines. Nulle cicatrice d’homme sur la terre : le mound précolombien rentre dans le sol et s’égalise en un mouvement de terrain flou, la maison abandonnée disparaît en fumée comme un tas d’herbes sèches, l’Indian trail de terre battue a moins longue vie que la chaussée romaine. Le signe de la crois lui-même apparaît ici transplanté et exotique : « manière de blanc » à laquelle le paysage et le sol restent indociles, comme l’est aux espèces du pain et du vin cette terre du lait et du maïs. Nul besoin d’aller jusqu’au Mexique : le christianisme reste ici une religion de planteurs greffée de force, coupée de son terreau nourricier, transportant avec elle pour mémoire la fiction vide de ses pauvres, de ses mendiants et de ses lépreux.

Au village de Mazomanie, nous entrâmes dans une boutique d’antiquaire. On y vendait d’anciens outils à main, des baignoires de zinc, des socs de charrue, des couvertures tricotées à la ferme, des photographies de famille du début de ce siècle, baignant dans le sépia au milieu de leur cadre de filigrane. Ces photographies pâlies, usées, pêchées à la foire aux puces, de mariés de campagne du siècle dernier, de familles dont nul ne savait le nom, je les ai vues accrochées aux murs du salon d’un de mes collègues de Madison, homme de goût et de culture, à qui rien n’échappait des nuances de Racine : il était difficile de s’avouer plus pathétiquement orphelin.

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L’inhumanité de New York, pendant les quelques jours que j’y ai passés, me rendait presque hagard. J’étais logé au onzième étage d’un hôtel de la 7ème avenue, entre Madison Square et Times Square. La nuit, quand j’avais cessé de regarder le match de base-ball de la télévision, je voyais par ma fenêtre la pointe de l’Empire State Building, tout irradiée d’un blanc d’argent par-dessus les toits ; dans les alvéoles éclairées de la falaise d’en face (l’Amérique semble largement ignorer le rideau) j’apercevais des hommes dans leur lit qui tournaient les pages d’une journal avant de s’endormir, répétant d’étage en étage la même image à la verticale, à peine décalée, comme le rush d’un film qu’on regarde par transparence contre la fenêtre ; des barrissements sauvages des sirènes déchiraient sans arrêt la jungle éveillée de la ville. Le jour, une fois lâché dans la rue, il ne restait qu’à marcher jusqu’à l’épuisement ; nul lieu où jeter l’ancre : les bars en fer à cheval avec leur couronne humaine bombillante et brusquement immobilisée sur les tabourets vissés me soulevaient le cœur, comme les Aborte du camp d’Hoyerswerda les jours de diarrhée. La foule à midi giclait des portes des gratte-ciel dans la rue ainsi que par les fentes d’un pressoir. Pas d’arbres, nulle verdure ici : c’est une ville de Baudelaire, purgée du végétal irrégulier, où le soleil cogne nu et fait bondir à coups de masse la colonne de mercure dans le thermomètre géant de Times Square. Le second et le troisième jour, j’errai pauvrement, déjà découragé, entre Madison et la 5ème Avenue, attiré seulement à l’heure du lunch vers Central Park : il y avait là près du Zoo une terrasse de snack bar où on déjeunait tout contre l’odeur de fauve et d’urine, mais du moins sous des arbres. Le premier jour, plus courageux, je descendis Broadway à pied depuis Madison jusqu’à Battery Park, étonné par ce boyau changeant, tantôt cossu, tantôt lépreux, tantôt peuplé, tantôt vide, tantôt baignant dans l’ombre de cave, tantôt brutalement arrosé de soleil. Le milieu de la chaussée fumait de place en place, émettait paresseusement des volutes de vapeur blanche, comme une locomotive à l’arrêt ; du haut des murailles surplombantes, les gouttes d’eau pleuvaient partout des climatiseurs sur le trottoir. Mais le bout de Broadway me récompensa : à deux kilomètres devant soi, on voit soudain la perspective de la rue fendre verticalement la futaie des gratte-ciel d’un étroit créneau vide que la lumière inonde, et on devine qu’elle donne enfin sur la mer : il me sembla que ce qui pourrait m’attacher à cette ville était là, dans ces tranchées pleines d’air remué et de vent brutal qui donnent partout sur le large, entre la Batterie et le mur des Hollandais.

Le premier soir, à l’hôtel, et dans les boutiques, les rues de Chicago – comme l’Anglais découvrant à Calais la rousseur des Françaises –, il me parut qu’il y avait une odeur de l’Amérique : une odeur sucrée, musquée, de confiture extrême-orientale très sophistiquée. Je l’ai retrouvée plus d’une fois fugacement, de distance en distance, sans jamais pouvoir en localiser l’origine.

Chicago m’a paru plus étrange que New York, dont les photographies, quand elles sont de très grand format, livrent la beauté essentielle, laquelle est panoramique et tient à l’ampleur : non seulement aux dimensions des gratte-ciel, mais plus encore à l’étendue des espaces d’eau libre, au tirage rude des courants d’air du haut en bas des canyons rectilignes qui au travers de Manhattan joignent bras de mer à bras de mer ; de part en part les éléments y circulent en rafales et en coups de lumière comme des escadrons dans une ville sabrée. A Chicago, les gratte-ciel sont plus variés, plus délirants, plus baroques, et à Marina City où la rivière sinue, enjambée de petits ponts, on imagine un instant combien ces agglomérations de colosses, pour peu que les rues consentissent d’y tourner avec caprice, pourraient devenir d’étranges labyrinthes à trois dimensions. Quelquefois je me mettais à rêver de passages – comme dans le mythe des trois cents appartements de Jules Romains – sinuant à travers la masse alvéolaire, et – commencés au niveau de la rue – débouchant brusquement sur une logette, au flanc d’une falaise de cinquante étages.

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Aux Lake Shore Apartments, à Madison, mes yeux plongeaient de mes fenêtres sur la pelouse de l’ancienne maison des gouverneurs du Wisconsin. Derrière, le lac Mendota, et tout au fond de l’aérodrome, d’où les avions dans le lointain décollaient comme des fusées. La pelouse avait vraiment l’air d’une fable, comme dans les vers d’Anna de Noailles ; de bonne heure, un lapin matinal commençait de la tondre par un bout, posé et méthodique, fermé à tout ce qui pouvait se passer alentour, tout à fait unconcerned, puis les écureuils du lieu (il y en avait quatre) dévalaient du chêne noir et commençaient leurs gambades sur l’herbe, leurs poursuites, et quelques fois leurs parties de saute-mouton ; ensuite ils remontaient faire un peu de corde raide sur un filin tendu entre deux arbres. Le soir, une bande de starlings lustrés s’abattaient sur la pelouse, hargneux, mauvais coucheurs, mettant en fuite les robins migrateurs à gorge fauve qui s’aventuraient eux aussi à pâturer. Une fois, je vis voler du hickory au chêne noir un oiseau rouge feu aux ailes noires, un peu plus gros qu’un moineau, aussi éclatant qu’un oiseau mouche : j’avais surpris le scarlet tanager, assez rare pourtant à cette latitude. La flore aussi me captivait, et les beaux arbres : l’érable, le chêne noir avec ses feuilles pendant à la verticale, le sumac buissonneux, le shag bark hickory : l’Amérique du Meschacebé transparaissait là encore, tenue en lisière, mais non domestiquée, toute prête à reconquérir et à reverdir. Quand je rentrais de l’université, je cherchais de loin à surprendre les queues arquées des écureuils émergeant toutes seules de l’herbe, avec leur panache d’un gris argenté – sur les pelouses du campus, les chipmonks aux flancs rayés s’asseyaient, pour grignoter, sur leur petit derrière. Plus douces, plus drôles, plus familières qu’en Europe, toutes ces bêtes menues et naïves me fascinaient : un peu moins éloignées que chez nous, on eût dit d’essayer de parler aux hommes.

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Madison. Gilman Street : ses ormes splendides, frappés par la « maladie hollandaise », que je voyais abattre l’un après l’autre : chacun ouvrait une blessure dans la haute parure verdoyante de la ville. Langdon Street, la rue grecque, que je prenais le matin pour me rendre au campus, ses fraternités, ses sororités cossues, qui s’appelaient Delta-Kappa-Phi, Pi- Rho-Theta. Frances Street : les barques amarrées sur le lac au bout de la rue. State Street sans arbres, redoutable sous le soleil, à l’heure de midi, son patriarche nègre laveur de carreaux, qui semblait sortir de La Case de l’oncle Tom, la boutique odorante et sophistiquée de Lou Tobacco où j’achetais des Gauloises : à chaque coin de rue il me semblait retrouver les figures locales de Wrightsville, capitale des romans policiers d’Ellery Quenn. La dure montée sous les arbres et dans les gazons vers Bascom Hall, purgatoire des étudiants sous le soleil de l’été. L’Union dallée, lambrissée de marbre, son lustre énorme. Miffin Street et son ghetto étudiant, ses maisons de bois moisissant sous les arbres, avec parfois un drapeau rouge, un drapeau noir piqué à un balcon, et l’affichette placardée sur les troncs des ormes : Liberate Miffland ! La gare de Madison, ses rails sombrés dans l’herbe, son hall vide, sa déréliction. La terrasse de l’Union au bpord du lac ; un petit Eden bleu et vert sous le vol alangui des frisbees. L’appartement de Lake Shore : les baies ouvertes sur le lac, sans rideaux et sans persiennes. Le soleil levé derrière le lac me réveillait de bonne heure, avec le vol des starlings qui passaient par centaines au ras du toit : dans le hickory tout proche, un oiseau inconnu lançait de bonne heure d’un gosier de fer une douzaine de coups de trompettes vibrants, térébrants. Les huit premiers jours j’y dormis nu sur mon lit, asphyxié comme un poisson sur la grève par la touffeur sauvage du Middle West. Le petit sentier dallé des trottoirs entre ses banquettes de pelouses ; les étudiantes y marchaient pieds nus sans aucun bruit sous les arbres, leurs livres sous le bras. L’arboretum, une vraie forêt où je me perdis, avec l’étudiante qui me guidait ; elle faillit marcher sur un serpent d’un noir de jais, rayé de blanc, qui traversait le sentier. Maple Bluff, sa colline derrière le lac, le mince filet de fumée bleue qui montait nuit et jour de l’aérodrome, les villas de l’establishment au large sous les arbres – les régates du dimanche sur le lac Mendota. Le temple dorique de la franc-maçonnerie, dans Wisconsin Avenue. Les brochures unitariennes que je trouvais dans ma boîte à lettres : Have you considered Him ? La propagande électorale sur les voitures : Bobby for attorney. Le collier de lumières autour du lac, la nuit. Les corbeilles de beignets de Paco, le restaurant mexicain. Les écureuils du Capitole traversant la rue, mais le dimanche seulement, quand il y avait moins de voitures. Le restaurant bâti par Frank Lloyd Wright à Springs Green : on voyait le soleil se coucher sur la rivière Wisconsin, comme derrière les collines de Fontevrault. Le bruit de cigales des nuits chaudes d’Amérique, et la crécelle furibonde qui s’y déchaîne par intervalles, freine et s’arrête pile. Les bosquets de sumac au long des sentiers dallés du campus, pavés d’inscriptions peintes au pistolet : Happy birthday to you, Jane – Make love, not babies – College students can be so cruel… La fraîcheur qui me serrait les tempes quand j’entrais dans mon bureau climatisé. L’étudiante aux yeux si tendres, si perdus, qui « voulait écrire des romans en français ». Prairie-du-Chien : les bluffs de calcaire jaune au-dessus du Mississipi, les îles et les faux bras du fleuve, les prairies aquatiques d’un vert éclatant, vernissé – les ponts pareils à ceux du canal Saint-Martin, agrandis. En regardant vers le sud, on voyait la forêt dévaler des bluffs et s’étaler sur les bas-fonds jusqu’au bord du fleuve, sans aucune solution de continuité, sauvage et compacte : rien ici n’avait dû changer beaucoup depuis le passage de Cavelier de La Salle.

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Le skyline de New York, depuis que j’y suis passé il y a deux mois, a déjà changé ; celui de Chicago va le faire. On vient de terminer, à Manhattan, un gratte-ciel qui dépasse de quelques mètres l’Empire State, et en 1974, annonce un journal, Chicago doit lui reprendre le record du monde de la hauteur. Mais il ne s’agit que d’une différence quantitative assez minime : l’Amérique donne ici l’image d’une relative stabilité ; la mutation de la ville européenne est depuis quinze ans plus brutale. De loin maintenant, bien au-dessus de tous les clochers, l’annoncent ces tours carrées qui se développent parfois en frise et me font songer aux fortifications romaines du siège d’Alésia telles que les représentaient les manuels d’histoire de mon enfance : hautes piles de circonvallation régulièrement espacées qui semblent faites pour qu’on tende entre elles des chaînes, et qui capturent et enserrent, et masquent peu à peu, la vieille cité chrétienne tapie contre la glèbe, amarrée à son pieu mystique. Angers, Poitiers ou Amiens sont déjà par là d’une modernité plus radicale que New York, plus inquiétante. L’architecture de Manhattan garde – laïcisé seulement – l’élan de la flèche et du clocher. Le caractère oppressant de la ligne horizontale reparaît et s’impose au contraire dans nos bastides et nos sauveterres du vingtième siècle qui semblent des villes d’Assur et de la Bible : pylônes écrêtés, tours décapitées, nivelées par l’écrasement d’un couvercle invisible. Il y a quelques années, comme je regardais des hauteurs de Roscanvel à travers la rade la ville de Brest entièrement reconstruite, l’empilement sur le roc de ses mastabas aplatis, l’étagement de ses longues terrasses horizontales, tout à coup – abattue la haute futaie des grues, déblayé le taillis des bétonneuses et des bulldozers – une pensée confuse embusquée dans le béton, un nouveau rêve de la pierre me sembla se faire jour et se manifester jusqu’à l’évidence : ce que j’avais devant moi, ce n’était plus la Ville des livres d’heures et même encore des vieilles cartes postales, c’était Babylone, Thèbes ou Persépolis, c’était peut-être aussi Tenochtitlan, et c’était une ville de Max Ernst, tragique et sacrificielle, tranchée comme une pyramide aztèque par un énorme coup de faux horizontal.

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Le vide de l’Atlantique, pendant le trajet du retour en bateau. Sur cette route très fréquentée, je m’étais imaginé que nous aurions sans cesse des navires en vue ; on ne voyait rien. Le matin du second jour, un avion à hélice vint nous survoler en rase-mottes – en approchant de la Cornouaille et de Land’s End, nous dépassâmes au crépuscule un trois-mâts sous voiles ; dès le matin, à six ou sept cent kilomètres des côtes, des barques de pêche s’étaient montrées par deux, par trois, ou même isolées : ballottées, perdues, incroyablement brutalisées par la mer. Mais, au milieu du trajet, si on s’accoudait un moment au bastingage, il n’y avait rien en vue, que parfois des bandes de cinq ou six oiseaux de la grosseur d’un passereau, qui glissaient comme des flèches à quelques centimètres au-dessus de l’eau, suivant le creux des vallées liquides et disparaissant derrière chaque lame. Incroyable était leur vélocité, incroyable l’urgence de leurs patrouilles : enfilés dans le creux des thalwegs humides, mais ils ne franchissaient une crête ; ils semblaient prisonniers des replis de cet erg salé comme d’un labyrinthe ; on eût dit que frénétiquement, paniquement, ils en cherchaient la sortie.

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Souvenirs du prince de Joinville, fils de Louis-Philippe et marin. Il ne semble pas que la flotte de guerre française, dans cette première moitié du dix-neuvième siècle, ait brillé particulièrement dans la manœuvre : à lire ces récits de croisières, dès qu’un caillou un peu traître pointe quelque part, elle s’y échoue, souvent sous l’œil goguenard d’un bâtiment anglais qui lui passe un filin. Un jour, en visite officielle dans je ne sais quelle colonie britannique, à peine à terre tout l’équipage de la frégate déserte : la police locale a grand’peine à rameuter ces véloces loups de mer. Cela aide à faire comprendre l’issue des affaires fameuses de Pritchard et du droit de visite : Louis-Philippe se doutait qu’à Trafalgar on n’avait encore rien vu.

En 1841, profitant d’une relâche un peu longue de son bateau aux Etats-Unis, Joinville visite le Niagara et s’embarque sur les lacs jusqu’à Green Bay ; de là il traverse à cheval le futur Wisconsin par Winnebago et Fond-du-Lac jusqu’au Mississipi de l’Illinois : le pays même où je circulais il y a quelques mois. Il y trouve des Indiens peints en guerre et quelques log-cabin men, et voici le comté de Dane, où je vivais, en 1841 :
« Après Fond-du-Lac, nous nous sommes trouvés dans les prairies, les prairies immenses à perte de vue, une herbe sèche, jaunie (fin d’octobre) recouvrant une plaine légèrement ondulée, avec par-ci par-là un bouquet de quelques arbres. Nos chevaux galopaient gaiement sur la terre gelée… Plus loin, nous voyons un grand nuage se former à l’horizon et s’avancer rapidement : c’est la prairie en feu. Nous faisons alors la manœuvre bien connue de mettre le feu nous-mêmes à l’endroit où nous nous trouvons. En moins de cinq minutes, notre feu était à un mille sous le vent, s’en allant avec la vitesse d’un cheval au galop, et un bruit semblable à un roulement lointain de mousqueterie. Nous sommes entrés avec nos chevaux dans l’espace incendié par nous. »

On comprend mieux l’antiquaire de Mazomanie à la lumière des changements à vue qui déferlent sur cette terre sauvage avec la vitesse d’un feu de brousse. En 1970, c’étaient les lacs qui se transformaient en prairies : d’énormes bancs d’algues, nourris du phosphate que leur prodiguaient les détergents lâchés avec les eaux usées, envahissaient le lac Mendota : sous mes fenêtres, je voyais aller et venir le bateau-machine à ramasser et botteler les algues : la banquise gélatineuse se ressoudait derrière lui comme derrière la passée d’un brise-glace. Les ormes magnifiques qui ombragent les rues de Madison mouraient l’un après l’autre, victimes d’un mal mystérieux : chaque jour on en abattait deux ou trois ; si jamais je retourne au Wisconsin dans quelques années, je retrouverai une cité nue, torréfiée par le soleil de juillet, au bord d’un marais fermenté d’Afrique.

Hélas ! les choses vues, qui semblent lui avoir été prodiguées, n’ont point rencontré de talent chez le prince. Quelle platitude dans le récit de l’exhumation de Sainte-Hélène, à laquelle il a présidé ! Chateaubriand, de la rue du Bac, a vu la scène dix fois mieux que lui. Le seul détail concret qu’il nous livre est que la musique anglaise qui accompagnait le cortège descendant vers les plages de l’île jouait l’air du vieux cantique de Noël, Adeste fideles, transformé en Grande Bretagne en marche funèbre : on s’attend à tout à propos de Napoléon, sauf à l’évocation de Father Christmas. Il se contente d’un brin d’inspection anthropométrique et sanitaire (« Je demandai seulement et obtins qu’avant de nous être remis le cercueil fût ouvert, afin de nous assurer que nous n’embarquions ni un foyer d’infection ni une dépouille imaginaire »), il n’a rien éprouvé en ouvrant le cercueil de celui dont Hegel – qui ne se donne pas pour émotif – le voyant chevaucher dans une rue d’Allemagne, s’écriait saisi : « Regardez ! le Weltgeist à cheval qui passe ! »

 

 

Commentaires

Magnifique texte (j'ai inséré un lien renvoyant vers cette note).
Thanks.

Écrit par : P/Z | 24/12/2007

Merci pour le lien que tu proposes chez toi vers l'émission de radio, entretien avec Gracq que j'écoute d'ailleurs en ce moment même.

Voyez ici :
http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2007/12/23/417-attraction

Écrit par : Anaximandrake | 24/12/2007

impressionnant...

Écrit par : jean-sébastien | 29/12/2007

la ville (comme la vie?) est un patchwork où les coutures se font tant bien que mal, l'harmonie, elle, n'est qu'instant ou illusion; autant regarder avec insistance les motifs jusqu'à ce qu'ils en deviennent hallucinogènes...
Bonne nouvelle année, bientôt l'image de l'année?

Écrit par : tiphaine | 02/01/2008

c.f. :
« A foreigner can photograph the exteriors of a nation, but I think that that is as far as he can get. I think that no foreigner can report its interior--its soul, its life, its speech, its thought. I think that a knowledge of these things is acquirable in only one way; not two or four or six--absorption; years and years of unconscious absorption; years and years of intercourse with the life concerned; of living it, indeed; sharing personally in its shames and prides, its joys and griefs, its loves and hates, its prosperities and reverses, its shows and shabbinesses, its deep patriotisms, its whirlwinds of political passion, its adorations--of flag, and heroic dead, and the glory of the national name. Observation? Of what real value is it? One learns peoples through the heart, not the eyes or the intellect.»

Écrit par : Mark Twain was wrong | 05/01/2008

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