Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/03/2008

Creditoris est rei periculum

« Il est rare, entend-on dire, qu’un Américain place son argent « pour le revenu » ; et c’est à contre-cœur qu’il effectuera un placement s’il n’entretient pas l’espoir d’une plus-value du titre. C’est là tout simplement une autre manière de dire que, lorsqu’il investit, l’américain attache ses espoirs, non tant au rendement futur de son placement, qu’à un changement en sa faveur de la base conventionnelle de son évaluation ; il est autrement dit, et au sens que j’ai proposé pour ce terme, un spéculateur. Les spéculateurs sont inoffensifs tant qu’ils ne sont qu’autant de bulles à la surface du flot régulier de l’esprit d’entreprise. La situation devient cependant grave quand c’est l’esprit d’entreprise qui se transforme en une simple bulle à la surface d’un tourbillon spéculatif. Quand la fructification du capital d’une nation se transforme en sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est rarement bien fait. » (Keynes)

 

5939a1959d5a14629a9008cc13012633.jpg

 

« — Quel mal y a-t-il à ce que l'on considère la monnaie comme le signe de la richesse ?

— Il y a cet inconvénient, qu'on croit qu'il suffit d'augmenter le signe pour augmenter les choses signifiées [...] De même qu'on voit dans l'argent le signe de la richesse, on voit aussi dans le papier-monnaie le signe de l'argent, et l'on en conclut qu'il y a un moyen très facile et très simple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.

— Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la monnaie ne soit la mesure des valeurs ?

— Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement que réside l'illusion.

Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses à celle du numéraire. On dit: ceci vaut 5, 40, 20, fr., comme on dit: ceci pèse 5, 10, 20 grammes, ceci mesure 5, 10, 20 mètres, cette terre contient 5, 40, 20 ares, etc., et de là on a conclu que la monnaie était la mesure des valeurs.

— Morbleu, c'est que l'apparence y est.

— Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de pesanteur, de superficie est une quantité convenue et immuable. Il n'en est pas de même de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi bien que celle du blé, du vin, du drap, du travail, et par les mêmes causes, car elle a la même source et subit les mêmes lois. L'or est mis à notre portée absolument comme le fer, par le travail des mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il coute plus ou moins à produire, qu'il y en a plus ou moins sur le marché, qu'il y est plus ou moins recherché; en un mot, il subit, quant à ses fluctuations, la destinée de toutes les productions humaines. Mais voici quelque chose d'étrange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur du numéraire varie, c'est aux autres produits contre lesquels il s'échange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose que toutes les circonstances relatives à l'or restent les mêmes, et que la récolte du blé soit emportée. Le blé haussera; on dira: L'hectolitre de blé qui valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison, car c'est bien la valeur du blé qui a varié, et le langage ici est d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons que toutes les circonstances relatives au blé restent les mêmes, et que la moitié de tout l'or existant dans le monde soit engloutie; cette fois, c'est la valeur de l'or qui haussera. Il semble qu'on devrait dire: Ce napoléon qui valait 20 fr. en vaut 40. Or, savez-vous comment on s'exprime? Comme si c'était l'autre terme de comparaison qui eût baissé, et l'on dit: Le blé qui valait 20 fr. n'en vaut que dix.

— Cela revient parfaitement au même, quant au résultat.

— Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les duperies qui doivent se produire dans les échanges, quand la valeur de l'intermédiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement de dénomination. On émet des pièces altérées ou des billets qui portent le nom de vingt francs, et conserveront ce nom à travers toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite d'un quart, de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des pièces ou billets de vingt francs. Les gens habiles auront soin de ne livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand. En d'autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu'ils vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s'y laisseront prendre. Il se passera bien des années avant que l'évolution soit accomplie pour toutes les valeurs. Sous l'influence de l'ignorance et de la coutume, la journée du manœuvre de nos campagnes restera longtemps à un franc, quand le prix vénal de tous les objets de consommation se sera élevé autour de lui. Il tombera dans une affreuse misère, sans en pouvoir discerner la cause. Enfin, Monsieur, puisque vous désirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la fausse monnaie, quelque forme qu'elle prenne, mise en circulation, il faut que la dépréciation survienne, et se manifeste par la hausse universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette hausse n'est pas instantanée et égale pour toutes choses. Les habiles, les brocanteurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien; car c'est leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en reconnaître la cause, et même de spéculer dessus. Mais les petits marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoivent tout le choc. Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre. » (Bastiat)

 

11/03/2008

Imaginaria solutio

 

« Quand j'entends le mot culture, je sors mon carnet de chèques. » (Jean-Luc Godard)

 

d6fe103efed5e72f0bed02a314c2c4d1.jpg

 

« Godard a beaucoup de talent, sans doute, mais ça ne m’intéresse pas de suivre l’irrésistible ascension de Jean-Luc vers la culture. Il se sert d’une caméra comme on passe des examens, la modernité de l’image ne faisant que masquer l’élève qui repasse ses leçons. Quand il aura fini de s’instruire à la sauvette devant un public généralement plus ignare que lui, peut-être irais-je voir et revoir ses films » (Bernard Frank) 

 

04/03/2008

Grundsätze


« Distinguo est le plus universel membre de ma Logique » (Montaigne)

  

podb100_30.jpg

 

Il arrive que l'on entende des choses étonnantes, qui contraignent à effectuer quelques rappels élémentaires, accompagnés d'exemples simples et concrets. Soyons donc subrepticement narratifs. S'asserte soudain avec aplomb : « 1+1=3 parce qu'un couple peut avoir un enfant. »  Au cas peu probable on l'on s'interrogerait, précisons d'emblée qu'il ne s'agit ici en rien d'un calcul logique, ou même de l'une des variantes de l'ex falso quodlibet. En effet, remarquons que 1+1=3 est la conséquence, non la prémisse, et notons que l'on ne se demandera pas ce que cette rudimentaire « synthèse » peut avoir de para-hégélien.

 

Donc, « oui », faut-il répondre, à ceci près que, prima facie, n'est admissible que le second membre de l'affirmation – si bien sûr la parturiente ne meurt pas en couches. Apparemment, nous est implicitement opposée la création ; mais c'est se méprendre lourdement sur la nature de l'abstraction. En effet, il faudrait dire sinon, dans le cas d'un duel à mort, que 1+1=1 (ou même que 1+1=2, si l'âme est immortelle). En conséquence, il est faux que 1+1 soit égal à 3, puisque 1+1 est aussi égal à 1. Doit-on alors affirmer que 3 = 1 ? Si oui, on ne peut le faire qu'en précisant la nature des entités en question (éventuellement « spéciales »), et l'on doit se prononcer sur le cas 1=2=3. Mais ce serait encore illogique, puisque en vertu de l'argument initial, on prétend que 1+1=3 quelles que soient les natures, animées ou non, spéciales ou pas.  Voudrait-on dire que de 1+1 on peut tirer à la fois les deux 1 ainsi que 2, leur addition, soit finalement 3 ? L'erreur est complète, et l'on mélange tout.

 

Est-ce si difficile d'opérer le distinguo entre, d'une part, une quantité, et de l'autre, une quantité d'entités particulières ? Le négliger reviendrait à croire que, par exemple, la chimie réfute les mathématiques. Ce qui est absurde. Car un résultat du type 1+1=3 n'est pas une égalité, et encore moins une identité. Dire 1+1=3, ce serait confondre tout bonnement la conséquence matérielle (qui n'est d'ailleurs pas l'implication logique) et l'égalité. On a : 1+1=2 en t, 1+1+1=3 en t', et 1+1-1=1 en t'' ; la « création » et la « destruction » intervenant respectivement lors des opérations +1 et -1.

 

D'où vient l'aberration qui conduit à affirmer que 1+1=3 ? Quel est le problème de qui la profère ? Que croit-on dire de plus que ceux qui disent 1+1=2 ? Car aucun locuteur sensé ne déclare que les entités particulières sont des unités stricto sensu, ni que leur réunion est une pure quantité. Un telle formulation n'est qu'un modus loquendi. Non, ces « unités », ce sont des unités de chou, des unités de carotte etc. Mais l'unité elle-même n'est ni chou ni carotte, elle est commune à un unité de chou et une unité de carotte. Partant, une quantité n'est pas plus chou que carotte ; c'est d'ailleurs pourquoi on peut avoir une quantité égale de choux et de carottes.

 

A un instant i, une carotte plus une carotte, ou un chou plus un chou, ou encore une cusinière plus un couteau, ce sont à chaque fois aussi 2 unités. Mais bien entendu, ce ne sont pas les mêmes unités d'entités : deux choux ne sont pas deux carottes, qui ne sont pas une cuisinière et un couteau. Si on a une cuisinière, un couteau et une carotte, l'on peut avoir comme résultat, entres autres, quatre, trois ou deux unités. Dans le premier cas, la cuisinière a coupé avec le couteau la carotte en deux ; dans le deuxième, pas de changement ; dans le troisième, elle a mangé la carotte. Lorsque l'on dit « 2 entités », l'on ne se prononce pas sur la nature de ces entités, mais bien sur celle de leur quantité. Des quantités peuvent être égales, le chiffre de leur quantité identique, et les entités elles-mêmes à la fois différentes et inégales entre elles. Deux carottes ou deux choux peuvent avoir des tailles inégales, et ce même si l'on peut asserter avec raison qu'ils sont en égale quantité, que 2 est identique à lui-même, et que les entités carottes et choux ne sont pas les mêmes.

 

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que lorsque l'on abstrait une quantité à partir d'une multiplicité quelconque, l'on n'appauvrit pas le monde. Au contraire, l'opération crée une idée, celle de la quantité. Et l'idée n'enlève rien à ce dont elle est l'idée. Il est en effet bien clair que la quantité n'est pas normative par rapport à la multiplicité dont elle se dit. En bref : deux choux, simplement parce qu'ils seraient deux, n'en seraient pas forcément plus chou qu'un seul chou. La quantité est une propriété de la multiplicité qui n'est a priori pas plus fondamentale que les autres qualités de cette multiplicité.

 

Par conséquent, affirmons qu'un seul principe est insuffisant. Corollaire : il est nécessaire de combiner l'être et le devenir, mais sans les identifier. Choisir l'un ou l'autre de ces termes à l'exclusion de l'autre, quel qu'il soit, est réducteur. En particulier, ceci conduit à la production d'affirmations fausses, et ce au sein même de chacune de ces logiques borgnes.