10/04/2005
Retour éternel
« Hier n’est pas un jalon que nous aurions dépassé, c’est un caillou des vieux sentiers rebattus des années qui fait partie de nous irrémédiablement, que nous portons en nous, lourd et menaçant. » (Beckett)

A partir de son arrivée aux États-Unis en 1940, Gödel délaisse la théorie des ensembles pour étudier la relativité. A Princeton, il prend l'habitude de longues promenades avec Einstein durant lesquelles ils conversent au sujet des implications philosophiques de leurs travaux. C'est ainsi que Gödel en vient à concevoir que le voyage dans le temps est possible dans le cadre des équations de la relativité générale d'Einstein : « En faisant en fusée un voyage circulaire dont la courbure est suffisamment grande, il est possible, dans ces mondes, d'atteindre n'importe quelle région du passé, du présent et du futur et de revenir, exactement comme il est possible dans d'autres mondes d'atteindre des points distants dans l'espace. » (A remark about relationship between relativity and idealistic philosophy*, 1949)
Si la matière est adéquatement disposée dans l'espace-temps, alors peut se produire une courbe fermée de genre temps. Celle-ci peut concerner soit une partie soit la totalité de l'univers. Bien plus, il est concevable que chacun des points de l'univers comprenne des boucles temporelles. D'abord calculées dans un espace statique, ces courbes fermées de genre temps seront généralisées par Gödel à un espace en expansion.

A priori, la théorie de la relativité semble interdire de telles trajectoires fermées. En effet, la trajectoire d'un point est restreinte par un cône de lumière dont il constitue le sommet. Puisque la vitesse maximale de l'information est celle de la lumière, l'ensemble des événements avec lesquels il peut communiquer est limité au volume intérieur du cône. Néanmoins, chaque point situé dans le cône est lui-même le sommet d'un autre cône de même caractéristique angulaire mais qui peut être incliné par rapport au premier par la médiation d'une force adéquate. D'inclinaison en inclinaison, rien n'empêche de faire l'hypothèse d'une trajectoire revenant finalement à son point de départ. La trajectoire en question se déroulant dans l'espace-temps, l'hypothétique mobile se retrouve donc non seulement à son point de départ spatial mais aussi temporel. C'est bien d'un voyage dans le passé dont il s'agit.
Cette démonstration de Gödel sera validée par Einstein. Certes, et Gödel le reconnaît bien volontiers, l'existence de telles courbes fermées n'est pas avérée, elle est seulement possible. Tout dépend en fait de la répartition effective de la matière dans l'univers.
Alors, le temps existe-t-il vraiment ? Revenir dans le passé implique que le passé est présent donc qu'il n'est pas passé. Si le passé est présent, le temps n'existe pas. Dans ce cadre théorique, le temps est tout au plus un phénomène dérivé puisque des configurations matérielles qui l'excluent sont concevables.
On connaît les paradoxes classiques des voyages dans le temps. Par exemple, si un tel voyageur tuait l'un de ses ancêtres, il ne pourrait pas naître et donc le tuer. S'il ne peut pas le tuer, il pourra naître et donc il sera à même d'effectuer ledit voyage et, derechef, de le tuer. Ad libitum. En règle générale, changer le passé revient à modifier le présent dont l'on est censé partir au risque de rendre le départ dans le passé impossible puisqu'on annihile le présent corrélatif.
Dans le cas évoqué par Gödel, le voyageur qui commence son voyage serait en fait indiscernable du voyageur qui l'achève. Deux cas sont envisageables. Ou bien : au début de son périple, il a le souvenir de son futur et vit sa trajectoire dans l'espace-temps comme un déjà vu. Ou bien : la fin du voyage, c'est-à-dire son début, est une mort au moins psychique puisque le souvenir du parcours est aboli, la perte de sa mémoire est aussi celle de son identité.
En tous cas, à l'instant même où le cercle se ferme, rien ne distingue, physiquement ou psychiquement, le voyageur de son double hypothétique et éternel.
« "Est-il sûr que je veuille le faire un nombre infini de fois ?", ce sera pour toi le centre de gravité le plus solide. » (Nietzsche)
*Add. du 12/10/2010:
Notre traduction de cet article, ici.
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09/04/2005
Péripatétisme

Dans l'Athènes antique, certaines hétaïres parvinrent, et notamment grâce à Plutarque, à l'immortalité classique.
Clepsydre fut ainsi nommée parce qu'elle accueillait et congédiait ses amants en se référant à l'instrument éponyme. Thargélie, espionne des Perses, se spécialisa quant à elle dans la fréquentation des hommes d'Etat athéniens. Théoris et Archippe se partagèrent les faveurs du vieux Sophocle. Platon fut diverti par Archeanessa. Ce sont Danaé et Léontie qui initièrent Epicure, le philosophe qui accueillait les femmes en son Jardin. Gnathaena demandait mille drachmes à quiconque désirait passer une nuit en compagnie de sa fille, tant celle-ci avait reçu une "bonne éducation".
La célébrissime Phryné avait coutume de déambuler totalement voilée. Mais, un jour, lors de la fête d'Eleusis et des Poseidonia, cachée à la vue de tous, elle déploya sa chevelure et alla se baigner dans la mer. C'est elle qui fut le modèle de l'Aphrodite de Praxitèle. Il semble que, de même, Apelle s'en inspira pour son Aphrodite Anadyomène. Ses amours enrichirent tant Phryné qu'elle offrit aux Thébains de reconstruire les murs de leur cité à la condition que son nom y fut inscrit. Ils refusèrent. Il arriva aussi qu'un certain Euthias, à qui elle avait demandé des honoraires exorbitants, se vengea en l'attaquant en justice pour impiété. Mais, l'un des membres du tribunal était un client fidèle et l'orateur Hypéride, qui la défendait, lui vouait un véritable culte. Celui-ci, pourtant fort éloquent, conclut sa plaidoirie en délestant Phryné de sa tunique. Ecce mulier. Ainsi, à la différence de Socrate, fut-elle unanimement acquittée.
Selon Athénée, Laïs de Corinthe « paraît avoir surpassé en beauté toute les femmes qu'on ait jamais pu voir. » Tous les peintres et sculpteurs la suppliaient de poser pour eux. Peine perdue. Seul Myron, un vieillard, finit par la convaincre. Fasciné par sa splendide nudité, le sculpteur oublia son art et lui offrit sa fortune contre une nuit d'amour. Elle rit et s'en fut. Le lendemain, Myron rasa sa barbe et coupa ses cheveux, puis revêtit ses plus beaux atours : tunique écarlate, chaînes et anneaux d'or. Il alla trouver Laïs qui, amusée, lui déclara : « Mon pauvre ami, tu me demandes ce que j'ai refusé à ton père pas plus tard qu'hier. » A l'instar de Phryné elle finit par acquérir une immense fortune. En effet, tel Aristippe, nombreux sont ceux qui lui versaient des honoraires mirobolants au point de scandaliser leurs amis, sans doute moins aisés. Elle frustra le modeste Démosthène en lui demandant mille drachmes pour ses faveurs tout en se donnant gratuitement à Diogène le cynique. Généreusement, elle finança temples et constructions publiques au point de se retrouver aussi pauvre qu'à ses débuts. Néanmoins, à sa mort, on la gratifia d'un tombeau splendide.
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07/04/2005
Théâtre catatonique

Foucault, Theatrum Philosophicum (Critique n° 282) :
« L’intelligence ne répond pas à la bêtise : elle est la bêtise déjà vaincue, l’art catégoriel d’éviter l’erreur. Le savant est intelligent. Mais c’est la pensée qui fait face à la bêtise, et c’est le philosophe qui la regarde. Longtemps, ils sont en tête à tête, son regard plongé dans ce crâne sans chandelle. C’est sa tête de mort à lui, sa tentation, son désir peut-être, son théâtre catatonique. A la limite, penser serait contempler bien fort, de bien près, et presque jusqu’à s’y perdre, la bêtise ; et la lassitude, l’immobilité, une grande fatigue, un certain mutisme buté, l’inertie forme l’autre face de la pensée - ou plutôt son accompagnement, l’exercice quotidien et ingrat qui la prépare et que soudain elle dissipe. Le philosophe doit avoir assez de mauvaise volonté pour ne pas jouer correctement le jeu de la vérité et de l’erreur : ce mauvais vouloir, qui s’effectue dans le paradoxe, lui permet d’échapper aux catégories. Mais il doit être en outre d’assez "mauvaise humeur" pour demeurer en face de la bêtise, pour la contempler sans geste, jusqu’à la stupéfaction, pour bien s’en approcher et la mimer, pour la laisser lentement monter en soi (c’est peut-être cela qui se traduit poliment : être absorbé dans ses pensées), et attendre, au terme jamais fixé de cette préparation soigneuse, le choc de la différence : la catatonie joue le théâtre de la pensée, une fois que le paradoxe a bouleversé le tableau de la représentation. »
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05/04/2005
Dionysos crucifié

Le 3 janvier 1889, sur la piazza Carlo Alberto de Turin, Nietzsche éclate en sanglots et se jette au cou d'un cheval battu. Son ami Overbeck le rejoint rapidement et le trouve égaré, surexcité et visiblement aliéné. Avant de rentrer définitivement chez sa mère où sa soeur, revenue des "phalanstères" paraguayens, les rejoindra, Nietzsche traverse plusieurs cliniques psychatriques. Ecce homo :
Dr Baumann, clinique de Turin :
"Forte constitution, aucune déformation physique ou maladie constitutionnelle. Dons intellectuels extraordinaires, excellente éducation, succès remarquables dans ses études. Nature rêveuse. Extravagant en ce qui concerne le régime alimentaire et la religion. Les premiers symptômes de la maladie remontent peut-être assez loin, mais n'existent en toute certitude que depuis le 3 janvier 1889. Avant cette date a souffert durant des mois de violents maux de tête accompagnés de vomissements. De 1873 à 1877, déjà, fréquentes interruptions dans son professorat à cause de violents mots de tête. Situation pécuniaire très modeste. Le désordre mental actuel est le premier de la vie du malade. Causes provoquant ces désordres : plaisir ou déplaisir excessif. Symptômes de la maladie actuelle : mégalomanie, faiblesse intellectuelle, diminuation de la mémoire et de l'activité cérébrale. Selles régulières. Urine fortement sédimenteuse. Le patient est habituellement agité, mange beaucoup, réclame continuellement à manger, n'est cependant pas capable de fournir un effort et de pourvoir à ses besoins ; prétend être un homme illustre, ne cesse de réclamer des femmes. Diagnostic : faiblesse du cerveau."
Pr Wille, clinique de Bâle :
"Le malade arrive à la clinique accompagné de M. le Professeur Overbeck et de M. Miescher. Se laisse conduire sans résistance dans sa section ; en chemin, il regrette que le temps soit aussi mauvais et dit : "Mes braves gens, je vais vous faire demain le temps le plus splendide." Il prend avec grand appétit son petit déjeuner. Le malade va également volontiers au bain ; il est d'ailleurs en toute occasion affable et obéissant.
Status praesens. Homme de bonne mine, bien proportionné, d'une musculature et d'une ossature assez forte ; thorax profond. Rien d'anormal à la percussion des poumons ni à l'auscultation.
Sonorité obtenue à la percussion, à l'endroit du coeur, normale ; bruits du coeur faible, nets. 70 pulsations régulières. Asymétrie des pupilles, la droite plus grande que la gauche et réagissant très paresseusement. Strabisme convergent. Myopie prononcée. Langue très chargée ; ni déviation, ni tremblement. Innervation faciale peu troublée ; pli nasolabial un peu moins marqué à droite. Réflexes patellaires accentués, réflexes de la plante du pied normaux. Urine claire, ne contenant ni sucre ni albumine.
Le malade se laisse examiner de bon gré, ne cesse de parler pendant l'examen. Aucune véritable conscience de sa maladie, ressent une sensation d'euphorie. Déclare qu'il est malade depuis huit jours et qu'il a fréquemment souffert de violents maux de tête. Dit avoir été sujet à quelques accès pendant lesquels il ressentait une impression extraordinaire de bien-être et de bonne humeur ; il aurait aimé alors à serrer dans les bras et à embrasser tous les gens dans la rue et à grimper jusqu'en haut des maisons. Il est difficile de fixer l'attention du malade, il ne répond que partiellement, incomplètement ou pas du tout aux questions qu'on lui pose et sans interrompre ses discours embrouillés. Du point de vue sensoriel assez fortement amoindri.
Le malade reste toute la journée au lit. Mange de fort bon appétit ; il est très reconnaissant pour tout ce qu'on lui donne. Dans l'après-midi, la malade parle continuellement à tort et à travers, chante et crie souvent très haut. Sa conversation, très décousue, n'est qu'un mélange de souvenir d'autrefois ; une idée chasse l'autre sans aucun rapport logique. Prétend qu'il s'est infecté spécifiquement deux fois.
11 janvier 1889. Le malade n'a pas dormi de toute la nuit, ne cessant de parler, s'est aussi levé plusieurs fois pour se rincer la bouche, se laver etc. Se trouve le matin dans un état de torpeur assez prononcé, prend avec un grand appétit son petit déjeuner. Reste couché jusqu'à midi. Passe l'après-midi dehors dans une continuelle agitation sensitivo-motrice ; jette son chapeau par terre, se couche parfois lui-même sur le sol. Parle de façon confuse, se reproche parfois d'avoir précipité différentes personnes dans le malheur.
12 janvier. Après absorption de sulfonal a dormi environ quatre à cinq heures avec de nombreuses interruptions. Sulfonal 2,0. Plus calme au début de la matinée. Interrogé sur son état de santé répond "qu'il se sent si extraordinairement bien qu'il ne peut l'exprimer qu'en musique et encore..."
13 janvier. Nuit meilleure, a dormi pendant six à sept heures. Montre un énorme appétit, réclame sans cesse de la nourriture. Dans l'après-midi se promène dans le jardin, chantant et criant. Enlève parfois veston et gilet et se couche par terre. Au retour de sa promenade le malade reste dans sa chambre.
14 janvier. A dormi quatre à cinq heures ; le reste du temps n'a fait que parler et chanter. A reçu aujourd'hui la visite de sa mère.
"Déclaration de la mère". Père mort à trente-cinq ans et demi d'un ramollissement du cerveau à la suite d'une chute dans un escalier.
La mère donne l'impression d'une femme bornée. Le malade a d'abord étudié la théologie, puis la philologie et enfin la philosophie à Bâle ; il a été en rapports excessivement étroits avec Wagner et sa musique. Ses grands-parents sont morts très âgés.
Une soeur du malade vit au Paraguay et est en bonne santé. Un frère de sa mère est mort dans une clinique pour les maladies nerveuses. Les soeurs de son père étaient hystériques et quelque peu excentriques. Grossesse et accouchement très normaux.
Dans son enfance, le malade était plutôt calme et suivait facilement les classes à l'école. Appelé à l'âge de vingt-quatre ans comme professeur de philosophie à Bâle où il enseigna pendant neuf ans. Déjà, pendant cette période à notre université, souffrait de beaucoup de maux de tête et d'yeux qui l'obligèrent, à la fin, à quitter le professorat pour se reposer. Dans ses lettres à sa mère le malade écrivait déjà d'une manière exubérante, éprouvait en dernier temps une sensation d'euphorie profonde et de bonne humeur, parlait de Turin, où il séjourna trois mois, comme de la plus belle et de la plus admirable des villes ; de plus il écrivait qu'il n'avait jamais autant produit que depuis qu'il habitait Turin. Ces lettres datent des mois de novembre et de décembre 1888.
La visite de sa mère réjouit visiblement le malade ; à son entrée, il va à sa rencontre, l'embrasse tendrement et s'exclame : "Oh ! ma chère et bonne mère, que je suis heureux de te voir."
Il s'entretient un bon moment avec elle des affaires de la famille et cela d'une manière très sensée, puis il s'écrie tout à coup : "Vois en moi le tyran de Turin !" Après cette exclamation il recommence à divaguer, de sorte qu'il faut interrompre la visite."
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04/04/2005
De la crise surmoïque

« Il avait finalement découvert qu'il ne possédait aucun talent, seulement de l'intelligence, celle-ci, d'ailleurs, moins aquiléenne qu'aculéiforme.
Ce qu'il condamnait chez lui le plus violemment étaient les antagonismes de son être qui, il le savait bien, le faisaient non seulement souffrir lui-même, mais aussi tous ses proches. A la fois sans cœur et sentimental, doté d'un esprit léger et d'un caractère lourd, susceptible et brutal, insupportable en société et ne pouvant se passer de la compagnie d'autrui... tout au moins par moments.
Un sujet avec de telles dispositions ne pouvait prouver son droit à l'existence que par une création exceptionnelle, et si le chef-d'œuvre qui lui était ainsi imposé ne voyait pas bientôt, très bientôt le jour, son devoir en tant qu'homme d'honneur était de se tirer une balle dans la tête... »
(Arthur Schnitzler)
☆
Le surmoi est une loi sans dialectique qui se manifeste comme impératif catégorique. L'agressivité contre soi qu'il implique n'a pas de limites. Sa fonction, finalement, est de haine, reproche au Dieu absent d'avoir si mal fait les choses. Comme le dit Lacan, c'est la “Loi en tant qu'incomprise”.
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