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30/09/2005

Nihil obstat

« Ainsi la mort nous apporte la question de ce qui nie le discours, mais aussi de savoir si c'est elle qui y introduit la négation. Car la négativité du discours, en tant qu'elle fait être ce qui n'est pas, nous renvoie à la question de savoir ce que le non-être, qui se manifeste dans l'ordre symbolique, doit à la réalité de la mort. » (Lacan, Ecrits)

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« La rhétorique procure à celui qui l'exerce le plus grand bien qu'on puisse souhaiter : être libre soi-même et dominer tous les autres. » (Platon, Gorgias)

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« On ne fait pas plus vaniteux et haineux que les inférieurs qui veulent leur revanche. » (Naipaul, Semences magiques)

 

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Kant, dans son Essai sur les grandeurs négatives (1763), distingue l'opposition réelle de l'opposition logique. Il approfondit ainsi sa critique du syllogisme amorcée dans Die falsche Spitzfindingkeit der vier Figuren des Syllogismus (1762). L'affirmation et la négation simultanées du prédicat d'un sujet aboutissent à l'opposition formelle qu'est la contradiction. Celle-ci produit ce qu'on nomme classiquement nihil negativum. Il s'agit d'un néant de pensée ou plutôt de la présence de sa défection, c'est-à-dire d'un pur impensable. En revanche, l'opposition réelle, même si on y assiste à la négation d'un terme par un autre, a pour conséquence non pas un rien mais un concept pensable. Ici, Kant a pour référent le modèle de l'action physique et celui de la composition de type algébrique. Le conflit réel n'a donc pas pour ressort la dialectique de l'être et du néant. Deux forces qui s'affrontent ne s'annulent au cours de leur opposition que du point de vue de leur résultante. Le "zéro" n'y est qu'un "rien relatif".

 

Ainsi peut-on différencier la privation de la contradiction. En effet, selon la catégorie du nihil privativum, les deux forces opposées sont positives, tout comme est réel le résultat de leur composition. Nous sommes loin de Hegel. La négation n'a pas chez Kant de valeur ontologique. En ce sens, Kant est un "demi-parménidien" orthodoxe : le non-être n'est pas.

 

Mais un "demi-parménidien'' seulement. Car ces considérations de la période précritique préparent l'avènement de la philosophie transcendantale. En effet cette dernière forclôt toute zone d'indétermination entre langage et réel ; elle tranche les liens dits dogmatiques par l'exclusion du non-être considéré comme présence. De manière implicite, dès 1763, c'est bien la ruine de l'argument ontologique.

 

En effet, que Dieu soit perfection absolue, c'est-à-dire non privation, implique que l'on ne peut concevoir en lui aucune limitation interne. Or, on l'a vu, ce qui pour Kant détermine la consistance d'une pensée relève de la logique du rien relatif. L'ens realissimum n'est donc rien qu'une pensée puisque l'être de la négation est ens rationis.

 

Au-delà du kantisme, un pas encore. Contrairement à l'assertion hégélienne, le maître absolu ne peut pas être la mort puisque le principe de consistance de l'Ego est Dieu en tant qu'être suprêmement individué. On peut donc en conclure logiquement que le conflit réel n'est "dialectique" que pour l'esclave. Oui, pour ce dernier, bien peu stoïque, la mort n'est pas rien et l'être n'est que discours.

 

 

 

26/09/2005

Auctoritas

« Ce que la voix révèle, c'est que les concepts ne sont pas des abstraits. » (Deleuze)

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« Cogito sonore et énergétique. [...] Un tel cri est direct et meurtrier. » (Bachelard)

 

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« A la question du journaliste concernant les conséquences politiques du thème de la mort de l'homme, Foucault répond d'abord par un sourire, puis revient un instant à lui, à la source de ses idées, en détournant les yeux, laissant y naître un regard féroce d'assassin avant le coup de poignard. Ce bref passage du meurtrier sur le visage du philosophe est stupéfiant. Sourire avenant, d'abord, léger recul du torse marquant la passivité intense du retour à soi, regard de biais, follement durci par la brutalité du sentiment qui envahit le philosophe, puis reprise de la parole dans la conformité sociale qui efface ce répit sauvage pour n'en montrer que les effets convenables et dominés. » (Jaeglé)

 

 

 

 

 

 

22/09/2005

Circulus vitiosus

« Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme? Sera-t-il un taureau à tête d'homme ? Ou sera-t-il comme moi ? » (Borges)

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« Il y aura la peur
Qui me suit sans parler,
Qui s'approche de moi,
Qui me regarde en face. »

(Houellebecq)

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« Ce n'est pas moi, c'est saint Jean. » (Lacan)
 
 
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Le désir est exigence d’airain et d’abord envers soi-même. Il plie à ses exigences le moi et le corps ; les souffrances qu’il leur inflige deviennent fondement de la jouissance qui est comme supplément, corrélat d'un plaisir intensifié. Il s’agit de ne pas confondre un tel désir en tant que pur avec le Surmoi. En effet, celui-ci relève du régime du parasitisme en tant qu'intériorisation d’un déterminisme externe confondu avec la nécessité interne du désir. Au Surmoi, on peut s’opposer. Mais alors, l’on tombe dans le paralogisme de la loi. On ne fait donc que le confirmer. En fait, c’est sa position stratégique qu’il s’agit d’occuper ; cette position est le lieu même, au sein du Soi, de l’unification désirante, de la cohérence du désir. Celle-ci n’est pas unification sous forme d’ego. Une telle unification ne se produit que si l’on confond le Surmoi avec le lieu qu’il occupe. Le Surmoi est cette confusion même : prendre le lieu pour ce qui l’occupe, alors que ce lieu ne peut être occupé que par un désir qui en est distinct. Quel est donc ce lieu de l’unification du désir ? Il s’agit de l’inorienté comme tel, l’inorienté qui donne son sens à toute orientation, orientation qui, sinon, ne serait que désorientation.

 

Ainsi, l’Ego est-il une unification dont le principe lui échappe parce que ce principe a sa raison dans un autre désir, dans un déterminisme externe qui ne vit que de lui échapper comme interne. Il faut que l’esclave se croie libre pour être totalement esclave. L’autre est « dedans » comme qualifié-qualifiant et non « dehors » comme qualifiable. L’Ego est donc le nom même de l’aveuglement quant au désir. Mais puisque ce principe lui échappe par nature (c’est le fait même, je le répète, que ce principe lui échappe qui le fait Ego), il ne peut qu’être inconscient et se croire libre. Au contraire le désir pur se sait nécessaire. Par conséquent, l’Ego, se croyant libre alors qu’il se trouve déterminé par une instance extérieure, s’avère un esclave aveugle (aliéné de la conscience de sa servitude), tandis que le pur désir, se sachant nécessaire, est auto-déterminé. Oui, l’auto-détermination est la véritable définition de la liberté. C’est particulièrement en ceci que Sartre est intéressant ; il met brillamment fin aux revendications hystériques ou infantiles qui manquent la responsabilité envers soi, c’est-à-dire ce qu’on peut bien appeler l’honneur. Poser, comme il le fait, la liberté infinie en rendant ainsi compte de la possibilité de l’aliénation infinie, est l’unique manière de la caractériser. Car une liberté partielle laisse le champ libre à l’hypothèse du Malin génie qui est comme l’obscur pressentiment du fonctionnement du Surmoi. En effet, on peut bien parler du Surmoi intellectuellement sans le sentir vraiment, sans en faire l’expérience directe, c'est-à-dire sans en avoir réellement le concept. Peu s’en privent. Mais, ce faisant, ne succombent-ils à pas l’une de ses ruses ? C’est d’un soupçon analogue, fondé mais non éclairci, né au sein des cerveaux enfiévrés des fanatiques religieux, qui tels le ventriloque Euryclée portaient en eux cette voix incessante qui les contredisait en tout, que le diable a pris ses déterminations. Et Dieu de même, indirectement. Comme dit Chesterton : « ce que nous redoutons tous le plus […] c’est un dédale qui n’aurait pas de centre. Voilà pourquoi l’athéisme n’est qu’un cauchemar. » Comme tout ceci est éloquent !

 

En effet, Dieu en tant qu’anthropomorphe, même déguisé subtilement, se retrouve dans le sujet cartésien, son Dieu trompeur ou vérace, dans son Malin génie, ou encore dans le sujet transcendantal kantien et la substance-sujet de Hegel. C’est également ce qui donne sa signification à la riche et profonde littérature du Double (du Doppelgänger du romantisme allemand en passant par Dostoïevski). Et, on le voit, même la seconde topique de Freud ne sort pas de ce cercle.

 

Le Surmoi (ou l’un de ses avatars) et l’ego sont donc conceptuellement solidaires, et ne sont donc rien l’un sans l’autre. Ils se produisent réciproquement et vivent l’un de l’autre comme maître et esclave. Ils naissent d'une illusion d'optique, d'un leurre topologique. En effet, on assiste dans cette aliénation à l'incapacité de séparer, de discerner, de distinguer le lieu de ce qui y est localisé. C’est l’origine même du pouvoir entendu non comme puissance mais comme ce qui empêche la puissance de s’effectuer, en la séparant de ce qu’elle peut et d’abord d’elle-même. Il y a scission puisque le lieu de l’unification est occupé par un autre désir. C’est pourquoi le pouvoir est le plus bas de degré de la puissance, l’essence même du parasitisme. Il est inévitable que le désir soit, dans cette optique, considéré comme manque de son objet puisqu’il se retrouve capté par un autre, lui-même étant un désir capté, ad infinitum.

 

 

 

 

 

 

 

20/09/2005

Requisit

« La puissance du langage ne va pas à instituer le "il y a" du "il y a". Elle se borne à poser qu'il y a du distinguable dans le "il y a". Où l'on pointe les principes, différenciés par Lacan, du réel (il y a) et du symbolique (il y a du distinguable). » (Badiou)

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« Elle a le souvenir dans ses yeux de cristal.
Elle a mon avenir dans ses mains de métal.
Elle descend sur le monde comme un halo de glace. »

(Houellebecq)

 

 

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Tout l’intérêt de la rationalisation relève non pas de la domestication de la vie mais de son expression totale. C’est donc une rationalité qui diffère grandement de celle qui est en œuvre dans la morale. Ce qu'on entend par éthique, au contraire, concerne l’organisation du désir à partir de principes immanents. La philosophie rationnelle « ne vaut pas une heure de peine » si elle ne débouche pas sur une praxis et une libération du désir. Facere docet philosophia, non dicere. En effet, la passion est « possession » : les déterminismes externes provoquent la déviation de sa propre nécessité interne, en la défigurant, la masquant. L’énergie déployée se met au service desdits déterminismes ; l’expression de l’essence singulière en est empêchée. C’est un phénomène de parasitisme, de parasitage inconscient. Ce qu’on exprime comme étant sien ne l’est pas et manifeste au contraire la teneur de sa dépendance et de sa servitude. Veut-on vraiment ce qu’on veut et ne veut-on pas ce qu’on ne veut pas ? Comme toujours, il convient de distinguer. Pour parler bref, la volonté, ça n’existe pas ; du moins en tant que faculté distincte de son actualisation. Ce qu’on veut est identique à ce qu’on fait ; l’on ne fait pas ce que l’on ne veut pas, et si l’on croit faire ce qu’on ne veut pas, c’est qu’on le veut, obscurément. Mais ce qu’on veut, ce n’est pas forcément son désir, sa nécessité interne. Rien n’empêche que des désirs autres captent le sien et se manifestent pourtant comme « siens ». Ceci n’est surprenant que si l’on croit à l’ego. De même, rien n'empêche que deux essences s'entr'expriment et forment un individu supérieur, de type n+1. Ce qui se dit aussi : une relation est autonome et ne peut avoir lieu qu'au sein de l'immanence. Sinon elle dégènère, le symbolique étant forclos, en rapport de domination, et donc de transcendance, par définition irrationnelle.

 

Tout l’enjeu, sous les vouloirs à demi conscients, mal identifiés, est de parvenir à déterminer son désir comme pur. Pureté, non pas au sens moral. Car, par exemple, il est érotique même s’il ne l’est pas exclusivement, c’est-à-dire qu’il vaudrait mieux dire que c’est la dimension érotique qui est désirante. Donc le désir comporte comme dimension l’érotique mais ne s’y réduit pas, au contraire il lui donne sa puissance. Il ne faut pas confondre le désir et les désirs qui sont comme distraction par rapport au désir pur, sollicitations extérieures qui le saisissent comme latéral et dispersé, non nécessaire. S’il y a des désirs, comme papillonnants, c’est qu’il n’y a pas le désir, c'est-à-dire un désir actualisé. Oui, c’est la multiplicité contradictoire même des désirs qui doit alerter. Toutefois, le désir comme pur, comme non qualifié, n’est pas ivresse libertaire, qui n'est que, comme le rappelle Hegel, furie de la destruction. La liberté de type libertaire défie les conventions et transgresse les limites par provocation : par cet acte même elle les confirme, les ré-institue. Cette liberté a besoin de la loi. En s’opposant elle la confirme comme telle, elle renforce ce à quoi elle s’oppose. Le « pervers », en fait, veut jouir, par la loi, de la loi. Il en est donc d’autant plus esclave. Oui, ce n’est que la reconnaissance de la loi comme loi (reconnaissance dont la transgression est la caricature) qui la fait loi. La loi interdit en posant que ce qui interdit est désiré alors qu’au contraire, c'est uniquement parce que l'interdit est interdit qu'il est désiré. Le désir est leurré. C’est un piège pervers, l’essence même de toute loi. Corollaire : l’opposition (frontale par essence) n’est qu’un aspect de la différence, l’aspect synecdotique, celui qui se prend pour le tout. Donc, il y a de la loi. Mais elle relève du réel, non du symbolique. Enfin, disons que ce constat ne s'impose que si l'on désire penser par soi et réaliser sa nécessité interne, c'est-à-dire actualiser intégralement sa puissance d'agir, donc son désir.

 

 

 

18/09/2005

Memento

« Quand l'image de la mort envahit une intelligence, elle suffit à l'occuper tout entière. Les efforts qu'on fait pour la rejeter ou à la retenir sont titaniques, car chacune de nos fibres épouvantée d'en avoir éprouvé le voisinage en garde la mémoire tandis que chaque molécule de notre corps la repousse, dans l'acte même de conserver et de produire la vie. La pensée de la mort est comme une qualité, une maladie de l'organisme. La volonté ne l'évoque pas plus qu'elle ne l'écarte. » (Svevo)

*

« Frappé par l'intuition soudaine
D'une liberté sans conséquence,
Je traverse les stations sereines,
Sans songer aux correspondances.
[...]
Il y aura la mort, tu le sais, mon amour.
Il y aura le malheur et les tout derniers jours. »

(Houellebecq)

*

« Qu’est-ce que le Christ a nié ? Tout ce qui aujourd’hui s’appelle chrétien. [...] Il n’y a jamais eu qu’un seul chrétien, et celui-là est mort sur la Croix. » (Nietzsche)
 
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L’identité, dans tous les cas, est mémoire. Mais laquelle ?

 

Les Egos ont une histoire, c’est-à-dire un enchaînement fixe de faits affectés d’un certain coefficient affectif reliés à un unique centre de perspective, ou du moins à centre de perspective de référence qui est celui de l’Ego lui-même. Cette mémoire est linéaire, chronologique et mono-orientée par essence. Tout autre est la mémoire intensive. Les souvenirs forment alors une sphère où la chronologie est un attribut secondaire. Ce qui prime est la quantité intensive attachée aux souvenirs purs. Ce n’est plus une mémoire de faits corrélés à un point de vue unique mais celle des événements eux-mêmes ; l’événement est vivant, présent dans la chair, à tout moment disponible pour sa ré-actualisation acentrée. L’Ego n’est apte, et encore sous une forme négative et inversée, à le percevoir que lors des rêves. Les individus-Egos (incarnant donc un centre de perspective) ayant pris part à un événement donné, par leur construction même, ne peuvent s’empêcher de lui donner un sens univoque dans l’histoire d’un même centre de perspective, reléguant tout autre dans un lieu arbitraire et dérivé. « Les calculs de Dieu ne tombent pas juste ».

 

Comment la singularité échappe-t-elle au pur et simple chaos ? Par un processus que l’on nomme « barycentrique » en mathématique. Les individus-Ego ont un centre de gravité fixe (qui est le lieu même de l’Ego) et qui impose sa force de déformation constante à l’intégralité du champ intensif psychique. Il s’agit d’un processus interprétatif qui opère un découpage de l’événement selon des règles dont la loi leur est inconsciente car interne à l’Ego lui-même. Quant à la singularité, son centre de gravité est par nature mouvant, relatif aux quantités intensives elles-mêmes : il est en perpétuelle évolution, ouvert à l’événement ; non pas substance mais processus. L’ « identité » est en variation continue puisque le passé lui-même (qui perd donc sa dimension temporelle de passé et prend chaque fois un sens nouveau comme étoffe du présent et de l’avenir) est sollicité par résonance d’une manière toujours différente. C’est à une matière en fusion qu’il est dès lors possible de comparer l’identité singulière. Ses scories sont des œuvres, des créations nécessaires pour exister ; l’identité comme style.

 

S'il convient d’être apte à « mimer les strates », il s’agit aussi de parvenir à l’auto-référentialité, c’est-à-dire de constituer un « moi-histoire » relatif aux intensités ayant affecté ce qu’on peut appeler le « point de vue matériel » : l’histoire du corps en quelque sorte, qui est la seule chronologie vraiment importante. Oui, comme le dit Baudelaire, « le palimpseste de la mémoire est indestructible ».

 

 

 

15/09/2005

Locus solus

« Nous avons existé. Telle est notre légende. » (Houellebecq)

 

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On peut définir brièvement la révolution socratique comme suit. Le centre de gravité de l'être s'y déplace du réel vers le langage. Non pas que le langage soit outil forgé en vue de l'acte réel. Point ici de logique anticipative ni prédictive. La révolution socratique n'est pas une révolution scientifique. L'apport naturaliste d'Aristote se construira au contraire contre cet héritage dialectique et contre la méthode de division.

 

Non. Le langage prend, avec Socrate et son disciple Platon, la valeur du réel ; il s'y substitue et prétend valoir pour lui. En termes lacaniens - platonisant pourtant devant le scribe éternel - le symbolique absorbe le réel. Le réel du symbolique s'amenuise donc et perd son efficace réelle. La conséquence est évidente : l'imaginaire perd toute mesure et devient souverain. La fonction capitale et paradigmatique des mythes de Platon en est l'illustration évidente. Comme le dit Spinoza à propos du prophète, on a affaire ici à une imagination forte et à un entendement faible. Le secret des tyrannies se montre à découvert, d'autant plus aveuglant.

 

Ici, l'être n'est plus le noeud entre réel, symbolique et imaginaire. L'entre guillemets devient lèse-majesté et l'être n'est plus que ce qui passe par la bouche. Les Stoïciens sauront parodier cette névrose et proposer une logique de l'événement alternative. Car - et ce n'est paradoxe que pour les désincarnés de tous types - c'est l'incorporel qui rend possible le mélange réel des corps. Il est la condition de possibilité même de l'événement. Oui, n'en déplaise aux myriades égoïques, le symbolique est transcendantal.

 

 

 

14/09/2005

Thébaïde athée

« Le poète est celui qui se recouvre d'huile avant d'avoir usé les masques de survie. » (Houellebecq)

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« Sous la pression, la vie révèle ses propriétés intrinsèques. » (Herbert)

 

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« La vie […] n’essayant jamais de sauver d’autres âmes, se détournant de celles qui rendent un son trop autoritaire ou trop gémissant, formant avec ses égaux des accords même fugitifs et non-résolus, sans autre accomplissement que la liberté, toujours prête à se libérer pour s’accomplir. » (Deleuze)

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« L'égalité, cette chimère des vilains, n'existe vraiment qu'entre nobles. » (Barbey d'Aurevilly)

 

 

 

 

 

 

 

 

12/09/2005

Zootrope ochlocratique

« Lorsqu’une idée du dehors t’atteint, quelle que soit sa naissante réputation, demande-toi : quel est le corps qui est là-dessous, qui a vécu là-dessous ? De qui va-t-elle m’encombrer ? » (Michaux)

 

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« Il n'y avait, selon Socrate, pire escroquerie que celle d'un homme médiocre persuadant à ses concitoyens qu'il est capable de diriger l'Etat. » (Xénophon)

 

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« Tout a lieu, tout est là et tout est phénomène.
[...]
Nous rejoignons enfin le mystère productif,
Dans le calme apaisant d'usines célibataires.
[...]
Nous avons traversé, sans souffrance et sans bruit,
Les peaux superposées de la présence divine.
[...]
Il y aura des journées,
Et des temps difficiles.
[...]
Il y aura le regret,
Puis un sommeil très lourd.»

(Houellebecq)

10/09/2005

Narcisse à Colone

« Notre âme minuscule, à demi condamnée,

S'agite entre les plis, et puis s'immobilise.

[...]

Nous avons combattu des puissances hostiles.

Puis nos bras amaigris ont lâchés les commandes.

Et nous avons flotté loin de tous les possibles.

La vie s'est refroidie, la vie nous a laissé.

Nous contemplons nos corps, à demi effacés

Dans le silence émergent quelques data sensibles.

[...]

Bientôt les êtres humains s'enfuiront hors du monde.

Alors s'établira le dialogue des machines.

Et l'informationnel remplira, triomphant,

Le cadavre vidé de la structure divine.

Puis il fonctionnera jusqu'à la fin des temps. »

(Houellebecq, Présence Humaine)

 

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Face au mur, et avec talent, elle chantait des complaintes nihilistes.

Elle avait bien trop peur de se retourner. Oui, elle aurait vu d'autres humains, c'est-à-dire qu'elle aurait compris, dans le miroir de leur regard, sa propre finitude.

Qui chante la mort, ne l'a pas traversée, n'est pas encore né, perdu dans les limbes d'un utérus pastel, indéterminé sous la perfusion d'un placenta tout-puissant. Toute scission, toute décision y serait atteinte intolérable. Naissance. La mort du Tout. Que ce terme équivaille à "cercle carré" serait le blasphème par excellence, la naissance à soi comme être libre et mortel. La singularisation, en somme : Narcisse mourant sans Echo, dans le silence des entrailles glacées de la machine célibataire.

Tu as peur, ma douce.

Tu as peur de la vie. Tu as peur de la mort.

Tu as peur, ma douce.

Face au mur, et avec talent, elle chantait des complaintes nihilistes.

08/09/2005

Réintroduction à la présence

« Quelque cinq cents ans avant l'ère chrétienne se produisit dans la grande Grèce la meilleure chose que l'histoire universelle enregistra : la découverte du dialogue. La foi, la certitude, les dogmes, les anathèmes, les prières, le interdictions, les ordres, les tabous, les tyrannies, les guerres et les gloires accablaient l'orbe ; quelques Grecs - nous ne saurons jamais comment - contractèrent la singulière habitude de converser. Ils doutèrent, persuadèrent, furent en désaccord, changèrent d'opinion, ajournèrent. Peut-être leur mythologie les aida-t-elle : c'était, comme le shinto, une conjonction de fables imprécises et de cosmogonies changeantes. Ces conjectures éparses constituèrent le premier ferment de ce que nous nommons aujourd'hui, non sans pompe, la métaphysique. Sans ces quelques Grecs causeurs la culture occidentale est inconcevable. » (Borges)

*

« Il n'y a plus de temps ni de lieu. [...] Tout a lieu, tout est là, et tout est phénomène. Aucun événement ne semble justifié. Il faudrait parvenir à un coeur clarifié [...] J'aimerais adhérer à quelques artifices [...] Je suis la bouée qui soutient l'enfant mort [...] Je suis l'instant présent [...] Mes lèvres s'écartaient pour un cri invisible [...] Nous avons pénétré, sans souffrance et sans bruit, les peaux superposées de la présence divine. Nous étions côté à côte sur une route étroite. Nous avions des moments d'amour injustifiés. » (Houellebecq)

 

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Selon Aristote, est nécessaire « ce qui ne peut pas être autrement qu'il n'est. » C'est « par soi» et « nécessairement » que sont les principes. Ainsi, leur cause se trouvent-elles en eux. Ce qui signifie que rien d'extérieur n'a la possibilité de les altérer, de les rendre autres. La nécessité du noûs, bien que d'une manière différente, exprime une nécessité similaire. Kath' hauto. Autoposition. Voilà ce qui permet d'intuitionner la nécessité des principes. Bien loin de représenter une hallucination ontologique au sein d'une théorie du syllogisme, l'autoposition désigne la nécessité comme une modalité de l'autarcie. Cette dernière est parfaitement définie par Aristote. En effet, ce qui est esclave, c'est-à-dire ce qui est par l'autre, donc ce qui n'est pas par soi, n'est pas autarcique.

 

Tout lecteur de Spinoza n'en manquera ni l'écho fondamental ni ses conséquences logico-éthiques. De même, et de manière complémentaire, les connaisseurs d'Arendt se souviendront de ce passage : « C'est seulement parce que je peux parler avec les autres que je peux également parler avec moi-même, c'est-à-dire penser. Par conséquent Aristote a tort : l'ami n'est pas "un autre moi", c'est le moi qui est un autre ami. » (Journal, 1968)


N'est-ce pas la présence même de l'ami au sein de la philosophie (et du champ d'immanence corrélatif) qui - laissons ici l'adverbe en blanc - la met à distance de la sagesse, c'est-à-dire, selon la leçon assourdie et paradoxale de Kojève, de la fin de l'histoire ?

 

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